CHAPITRE DIXIÈME
$ 1. — Opinions sur les origines du refrain.
L'usage de l'incantation magique, établi dans le passé le plus reculé, permet d'expliquer un fait qui a la plus grande importance à la fois dans le lyrisme populaire et dans la musique pure: c’est le refrain. Le refrain est essentiel aux chansons ; il ne l’est pas moins aux compositions d’un Bach, d’un Haydn, d’un Mozart, d'un Beethoven, à une sonate, à une fugue, à une symphonie, — à l’introït d'une messe en plain-chant. Il est la base du rondo, genre de construction qu'on ne trouve pas seulement dans les pièces qui portent ce nom, mais un peu partout. D'où vient le refrain ? Question que les philologues ont considérée comme très difficile, et qu'ils ont résolue diversement. J’indiquerai d’abord les explications qu’il m'est impossible d'adopter.
On a dit que le refrain est un moyen de donner à une pièce la symétrie du rythme, et de compenser ainsi la liberté de la mesure (Grimm). Mais ce serait là une préoccupation de musicien savant et raffiné. Les primitifs ne sont pas des artistes.
On a dit que la chanson populaire était d’abord épique, narrative, c'est-à-dire chantée par une seule personne ; mais que peu à peu, dans une période nouvelle de son développement, le lyrisme avait combiné la parole d’un soliste avec celle d’un groupe d’auditeurs exprimant aussi leurs sentiments, et que le refrain serait l'expression de ce rôle collectif, analogue à celui du chœur dans la tragédie antique (Geijer). Explication qui me paraît pécher par la base, car chez les primitifs tels que je les concois, il n’y a pas d’épopée parce qu’il n'y a pas encore d'histoire, et la distinction si importante du musicien et du « public », du soliste et de l’ «auditoire » suppose un état de civilisation relativement avancé.
On a dit que dans les danses chantées 1] y avait une série de soli coupés soit par une exclamation, un cri, une phrase brève du chœur tout entier, un vers avec lequel on eut de bonne heure l'idée de faire
rimer le dernier vers du couplet ou un vers nouveau, souvent plus court, ajouté à la fin du couplet et qui devint une sorte de « leitmotiv » (L. Clédat, Jeanroy, Pineau). Explication analogue à la précédente, et qui ne peut s'appliquer qu’à une période très moderne. Là encore, il s'agit du lyrisme savant, et non du lyrisme populaire, source de l’autre.
On a dit aussi que le chanteur primitif, à chaque pause, faisait sur l'instrument dont il s’accompagnait quelques accords pour séparer nettement deux strophes consécutives, sorte de ritournelle instrumentale; qu'ensuite la poésie et la musique s’isolèrent, et qu’alors le bref interlude qu’on avait coutume d'entendre après chaque portion du poème fut remplacé par quelques onomatopées plus ou moins approximatives (R. Rozières). Explication ingénieuse mais faible, superficielle, ne donnant pas la raison de ces « pauses » que le chanteur introduit dans l'exécution vocale, et interprétant de façon tout à fait inadmissible le caractère bizarre de certains refrains.
M. P. Meyer a rattaché le mot refrain à l’idée de « fioriture musicale » (refrangere) ; c'est une explication étymologique intéressant une période moderne de l’évolution du lyrisme (le x: siècle, ou, un peu plus haut, les premiers essais de poésie en langue vulgaire), mais ce n'est pas une explication prenant les faits à l’origine.
L'opinion de M. Meyer a été adoptée, ou à peu près, par l’auteur d’un ouvrage célèbre, M. Jeanroy, qui m’'excusera de parler ici de lui avec quelque impatience, bien que je connaisse toute l'étendue de son savoir et sa grande autorité. M. Jeanroy a ceci de très particulier : il étudie un sujet essentiellement musical — la poésie lyrique — en laissant systématiquement de côté tout ce qui est musique. Et quand la force des choses l’oblige à parler en musicien, non en littérateur, 1] oublie quelquefois le devoir de précision auquel est tenu un critique sérieux. Adoptant l'opinion qui voit dans le refrain un interlude instrumental, périodiquement mêlé au chant, il croit trouver un argument en faveur de cette thèse dans les vers d'une vieille chanson qu'il commente ainsi (1)
« Une pastourelle française de Jocelin de Bruges nous montre une bergère qui
En sa pipe refraignait le vers d’une chanson.
(1) Jeanroy, les Origines de la poésie lyrique, p. 104,