LA MAGIE ET LE REFRAIN
«Ces vers, dit-il, signifient qu'elle s'accompagnait sur la flüte, mais en sourdine, sur un lon plus bas. » J'avoue que je ne comprends pas. C’est un étrange tour de force que s'accompagner sur un instrument à vent quand on chante ou quand on parle. De plus, la flûte n’a pas de sourdine ; enfin un accompagnement « un ton plus bas » (que la mélodie) serait un monstre. M. Jeanroy continue : « Refrain ou refrai serait donc primitivement un terme musical signifiant mélodie, et en particulier mélodie basse, avec les paroles qui y étaient jointes, ou, comme me le fait remarquer M. G. Päàris, des modulations, des vocalises où la voix, s’arrélant pour reprendre aussilôt, passe brusquement d'une note à l'autre, ce qu'on exprimerait assez bien en disant qu'elle se brise (frangitur). » Je veux croire qu'il y a un défaut de rédaction dans ce langage : je déclare franchement qu’il m'est inintelligible.
δ 2. — La magie et le refrain.
Je rappelle d'abord deux principes qui me paraissent devoir être des règles de critique et sur lesquels je ne saurais trop insister :
1° Quand on traite la difficile question des « origines », il ne faut pas s'arrêter à des formes savantes, constituées par des artistes ou des lettrés, mais remonter beaucoup plus haut, en songeant d’abord que le lyrisme a évolué en allant de la musique à la littérature et, en second lieu, que la musique est le seul art vraiment populaire. Ainsi, chez les anciens, je distinguerais volontiers une première période où le lyrisme se confond avec l’incantation ; une seconde période, où il est une œuvre moitié rituelle, moitié littéraire, s’encadrant dans une cérémonie religieuse ; une troisième période où il est presque sécularisé, pénétré d'esprit profane : alors il donne lieu à ces concours, ces agônes ou cerlamina qui nous sont connus par les inscriptions, et où on peut voir l'équivalent de ce que sont en Occident les feis irlandaises et les eistedfood galloises. En dehors des lettrés, des savants et des professionnels, l'esprit populaire lui-même a évolué : il est allé de la recette utilitaire à l’idée du pur agrément, de la superstition au scepticisme, de la foi à la raillerie ; lui aussi a fait, à sa manière, et sur le tard, œuvre d’imagination et d’«art». Il ne suffirait donc même pas d’être en présence d’une pièce ayant un caractère populaire authentique — due à des gens qui ne savent n1 lire, ni écrire, ni calculer — pour croire qu’on a un document capable d'éclairer directement le problème des origines.
2° Puisque les œuvres populaires, en somme les plus anciennes, sont à distinguer très nettement des autres, il ne faut pas leur appliquer
la même méthode de critique qu'aux œuvres savantes. Si, pour les raisons que je n’ai pas à rappeler, on admet avec nous que la musique est plus ancienne que la poésie, et que les lois constitutives de la composition poétique sont empruntées à la composition musicale, on sera naturellement porté à ne pas considérer un fait littéraire comme un fait « premier » dans la genèse du lyrisme, et à voir dans les chansons des primitifs tout autre chose que ce qu'y cherchent les grammairiens, habitués à un mode de pensée qui n'est pas celui du musicien.
Ceci posé, jetons un coup d'œil sur les documents que nous possédons.
On peut classer les refrains en les considérant au point de vue rythmique (c’est-à-dire en tenant compte de leur place avant ou après la strophe, ou à l'intérieur du couplet) et au point de vue grammatical. Dans ce second cas, on peut distinguer : 1° les refrains qui sont liés par leur sens à l’ensemble de la composition, en expriment l’idée générale ou le sentiment dominant, et qui font corps avec le poème; 2° les refrains qui, tout en offrant un sens par eux-mêmes, ne se rattachent pas nettement au reste de la pièce, et ont pu suggérer l’idée d’un emprunt fait à une autre chanson; 3° les refrains inintelligibles — pour le grammairien. s'entend, car l’inintelligibilité grammaticale peut être comme l’envers d’un fait musical très naturel et digne d’attention.
Ce sont ces derniers refrains qui me paraissent les plus importants parce que ce sont les plus anciens. Les deux autres genres appartiennent à une époque où l'esprit des poètes, interprétant librement de vieilles traditions, les transpose dans le domaine du goût, de l’art et de la composition savante.
J’estime que le refrain est sorti de l’usage populaire de l’incantation. Pour le montrer,je prendrai mon point de départ d'observation dans le très riche répertoire de magie musicale que nous devons à l’admirable sympathie de Miss Fletcher pour les demi-civilisés. Là, nous sommes tout près de la simple nature et nous pouvons observer un courant en regardant au griphon de sa source. Et 1] faut bien se servir de ce répertoire, puisque ceux des Grecs et des Latins sont perdus !
$ 3. — Le lyrisme magique chez les Indiens.
Voici le début de la cérémonie Æako, qui comprend une centaine de chants, et où les Pawnees {Indiens des États-Unis) font appel aux Esprits pour obtenir les biens de la vie: enfants nombreux assurant la