‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 145 sur 169 · Hymenaié (id · texte numérisé non relu

Hymenaié (id

(Cf. les mots Oupingos, chant en l'honneur d’Artémis; Lityersés, chant de moissonneurs et nom d’un fils légendaire de Midas ; Zalémos, chant funèbre et nom d'un personnage.)

L'identification du refrain avec le nom de la chanson et avec celui d’une divinité montre bien son importance : cette importance ne peut s'expliquer que par l’ancienneté du refrain ; et comme tous ces chants ont un caractère religieux, 1] est impossible de ne pas les rattacher à des usages d’incantation magique, lorsqu'on sait les antécédents et les origines de tous les cultes religieux. Zé-Païan est l'équivalent de Æé- Hotoru. Cette interjection 16, sur laquelle, d'habitude, le lecteur passe négligemment,est la survivance l'attestation certaine du fait capital d’où est sorti tout le lyrisme : l’incantation primitive. Ce qui prouve bien son importance exceptionnelle, c’est que les anciens en faisaient aussi une épithète au nom d’une divinité, rappelant clairement par là des rites populaires. On dit, dans un chœur de l’Agamemnon d’'Eschyle : « J’invoque Péan ièien (2). »

Lorsque l’incantation, évoluant comme tous les autres genres, passe du domaine populaire dans celui de Part et de la « littérature », et lorsque les cultes religieux ont succédé aux rites magiques, le poète lyrique adopte une méthode de composition qui paraît très simple : 1] greffe sur des formules traditionnelles de magie les brillantes amplifcations de sa rhétorique. Voici quelques exemples.

Tout ce que nous connaissons du lyrisme grec, est artistique, savant, littéraire, « moderne » pour l'historien; mais dans ce lyrisme, visibles sont les traces de la magie primitive. Pensez-vous que la critique littéraire seule puisse expliquer ces trois vers étranges d’Eschyle qui reparaissent deux fois de suite dans le même morceau des Suppliantes (v. 890 et suiv. et 899 et suiv.), répétition qui sufhrait à montrer leur caractère musical ? Il y a là je ne sais quelle marque admirable de langage primitif et magique :

(1) Ce mot finit par désigaer Apollon lui-même, identifié avec Païan; cf./liade, XV, 365 ; Œdipe Roi, V, 154 ; C..I. A. (Selinonte), 210 ; C. I. G., 1946. (2) ᾿Γἠϊον ὃὲ χαλῷ παιᾶνα (v. 144 de l’édit. Blomfeld).

LES REFRAINS DE MAGIE ET LE LYRISME GREC 325 Μὰ Ta, pa Γὰ, βόχν Φούερὸν ἀπότρεπε, Ὼ βᾶ, Γᾶς mat, Ζεῦ.

« Μὰ Gà, Μὰ Θὰ, éloigne le cri de terreur, ὃ bà, fils de Gà, Zeu » (1). Eschyle était d'Eleusis; de quel « mystère » d’'Eleusis vient cette rude incantation où semblent associés deux refrains (M4 Gä et Βᾶ Zeu)? Il y a là les mêmes abréviations de mots qu'on a si souvent relevées dans les chansons populaires. Mais nous pouvons observer le refrain dans des textes plus clairs.

Chant de Cassandre, dans les Troyennes d'Euripide :

Faites place, attention ! Je porte la torche sacrée, je l’agite ; voyez, j'éclaire ce temple de sa lumière. O Hymen ! ὃ roi Hyménée !

Heureux l'époux ! heureuse aussi l'épouse, moi qui dans Argos vais former une noble union. O Hy men ! ὃ roi Hyménée!

Ma mère, puisque, vouée au deuil et aux larmes, tu déplores sans cesse la mort de mon père et la ruine de notre patrie, c’est à moi d'allumer pour mes noces le flambeau sacré et d’en faire briller la clarté. O Hymen ! ὃ Hy menée !

Voici un autre morceau lyrique (au début de l’Zon) où il y a plus de développement, mais qui est construit d’après le même principe : broderies sur une formule de magie. Le jeune ministre d’Apollon, au lever du jour, va nettoyer et mettre en ordre le sanctuaire du dieu ; le refrain lui-même est orné : |

Viens, rameau verdoyant du laurier touffu, destiné à purifier le sol que couvre la voûte du temple d'Apollon, toi qui pousses dans les jardins des immortels, où de saintes rosées font jaillir une source intarissable pour arroser la chevelure sacrée du myrte, dont le feuillage me sert chaque jour, des que le soleil prend son vol rapide, à balayer le temple du dieu auquel je rends un culte assidu. O Péan! 6 Péan ! béni, béni sois-tu, fils de Latone !

O Apollon, je remplis à l'entrée de ce temple un ministère honorable, en me vouant au service du sanctuaire où tu rends tes oracles. C’est, en effet, un glorieux ministère pour moi de servir les dieux, et non les mortels. Les fatigues de ces nobles travaux ne me lasseront jamais. Phébus est mon père : je bénis le dieu qui me nourrit. Oui, je donne le nom de père au bienfaisant Apollon qu'on adore dans ce temple. Ὁ Péan ! 6 Péan ! béni, béni sois-lu, fils de Latone !

Je citerai aussi un texte plus moderne, où le refrain paraît être comme enchàssé dans certaines strophes (peut-être par la faute du transcripteur) ; c'est l'inscription de la stèle (époque de Trajan) découverte en Égypte à Menschieh, l’ancienne Ptolémais, et aujourd’hui au

(1) M&, abréviation de μάτηρ — mère.

Τα — Terre (divinité).

Βᾶ, abréviation de βασιλεύς, = roi.

musée de Boulacq. On y trouve une prière au dieu de la guérison, avec la mention des divinités connexes. et le refrain : 16 ὃ ié Péan :

Que Péan, le sage fils de Latone, soit l’objet de vos chants, ὃ vous les cent jeunes choristes, ié, ὃ, τό Pæan. C'est lui qui a produit un grand bienfait pour les mortels lorsqu'il s’est uni d'amour à Coronis, la fille de Phlégias, ié Pæan ; Esculape, génie très illustre, té Pæan. De lui sont nés Machaon et Podalire, aussi Iasô et Akèsô, souvent priée, ὁ ié Pæan, Œgle aux beaux yeux, et Panacée, enfants d'Hépione, avec la glorieuse et la resplendissante Hygie, ié Pæan. Asklépios, génie très illustre, 16 Pæœan, sois favorable à notre ville grandiose, 16, ὃ ie Pæan. Accorde-nous encore de voir en nous réjouissant et en étant estimés la lumière du jour avec l’illustre et souple Hygie, τό Pæan, Asklépios, génie vénérable, ié Pæan (1).

Les mots qui accompagnent, dans le refrain, la mention d’un Esprit ou d’un dieu sont des formules bizarres, prises en dehors de l’usage et inintelligibles ; il en est de même dans les chansons modernes qui n’ont plus d'objet religieux : [16 ὁ ié des Grecs ou l’evohe latin, c’est quelque chose comme Ἰ᾽ οἱ lu, li οἱ luli des Russes, le Haa ja des Scandinaves, le ninna nanna des berceuses italiennes, le at lé léla, le ro rô ou le ruru des chansons portugaises, la falira dondé de nos chansons françaises. Il n’y a pas à parler ici « d'onomatopées se substituant à un interlude instrumental » et cherchant à en « donner l'équivalent » : ces groupes sonores, d’un caractère nettement mélodique, sont ce qu’il y a de plus ancien ; ils faisaient corps avec une incantation ; dans le domaine de la magie et du lyrisme subséquent 115 ont, à tous égards, letitre de premier occupant (2). Si les documents ne nous faisaient pas défaut, tout nous permet de dire que plus nous remonterions dans le passé, plus nous trouverions étendue la place qu'occupent dans une composition les formules dépourvues de sens grammatial ; nous voyons au contraire ces formules diminuer et se concentrer à mesure que nous descendons le cours des siècles, en se subordonnant à des amplifications oratoires. Entre le magicien primitif et le poète lyrique, 1] y a une étroite connexité, avec les différences que produit une lente évolution : l’un et l’autre chantent, mais l’un s'adresse à #n Esprit, à lui seul ; l’autre s'adresse à un public. Le premier n’a pas besoin d’être compris par les autres hommes ; la tendance du second est de transformer en idées claires et distinctes, de traduire avec la netteté analytique du langage commun, d’orner enfin ce qui, pour le magicien, était un rituel spécial

Ὁ. 1. ANTIT τος

(2) M. Leite de Vasconcellos, dans ses Cancôes do berço (Lisbonne, 1007), dit que « dodo » vient probablement de do(rs), comme « ro-ro » vient de (a)rro(lar) (p. 49). Je dirais plus volontiers que c'est dors qui vient de dodo et arrolar de roro.

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