LES CHANSONS POPULAIRES
étranger à toute pensée d'agrément. Pour lui, l’inintelligibilité rituelle de l’incantation se réduit au refrain.
ὃ 5. — Les chansons populaires.
Ces principes généraux, applicables à tous les pays, une fois posés, il suffit, pour comprendre les diverses formes du refrain dans le lyrisme plus voisin de nous, de songer à tous les changements que l’esprit d’ingéniosité, fidèle aux vieux usages mais jouant avec eux, peut faire subir à une tradition donnée, lorsqu'elle perd son caractère religieux pour devenir profane, et lorsqu'elle passe du domaine de l’utile dans celui du pur agrément.
Quelquefois, le poète reproduit telle quelle une vieille formule magique plus ou moins désappropriée, en se bornant à broder sur elle une suite de couplets ; etil la place au début, à la fin, au milieu de la strophe, selon sa fantaisie ; d’autres fois, il invente (avec un instinctif et évident dessein de parodie) une formule nouvelle, imitée de l’ancienne en ce sens qu'elle est tout aussi inintelligible, soit en elle-même, soit par défaut de lien logique avecle contexte. Ailleurs, les préoccupations d’art étant désormais prédominantes, le chanteur — surtout si c’estun savant lettré — peut ne considérer, dans la formule de magie, que sa répétition, et la remplacer par une phrase très « littéraire », conservant d’ailleurs l’intérêt d’un leitmotir où le sentiment et la pensée de la composition se trouvent résumés pour reparaître périodiquement. Il peut même lui arriver enfin de supprimer le refrain et d'observer uniquement le principe de la répétition dans la manière dont 11 construit les vers ou les strophes.
Je ne puis citer des exemples de tous ces cas. J'en indiquerai un seul pour préciser. Dansles Chants et chansons populaires du Languedoc, par M. Lambert (1), je lis le texte de la chanson suivante, que l’auteur du recueil classe parmi les rondes énumératives :
La rousse ἃ une fille, — le pot, l'écuelle, la coquille, — la rousse a une fille belle comine le jour.
Elle veut la marier en France, — le pot, l’écuelle, l1 balance, — en France vous
vous marierez.
Trois cadets de Toulouse, — le pot, l’écuelle, la quenouille, — l'ont fait demander. Pourquoi pleurez-vous la belle ? — le pot l’écuelle, la gamelle, — pourquoi vous tourmenter ?
Etc ..vetc.….
(1) Chez Welter, 1906.
Il y ἃ là un refrain variable et progressif, une formule parasite rompant l'unité de chaque strophe, comme l’ié ὃ ié Pæan que nous avons plus haut. Faut-il y voir un emprunt fait à une autre composition, si bien que cette pièce serait double, avec superstructure, entrelacement ou intrusion d’un motif étranger dans une série d’autres motifs ἢ Cette hypothèse me paraîtrait des plus fâcheuses, si on l'introduisait au nom d’une règle de critique. Encore une fois, il ne faut pas appliquer aux œuvres de l’esprit populaire la même méthode qu'à l'étude des manuscrits de Virgile ou de Cicéron, où on a soin de distinguer les interpolations et les gloses. Procéder ainsi serait s'exposer à des contresens graves, car ils peuvent arriver à fausser la physionomie de toute une catégorie de faits. La « littérature » et le chant populaire — que nous voyons comme juxtaposés dans la pièce dont je viens de citer le début — sont des choses très différentes. Et pour expliquer certaines formes du chant populaire, je n’hésite pas à remonter jusqu'à la magie. « Le pot, l'écuelle, la coquille » me paraît être un emprunt direct fait aux formules de magie — mais sous la forme d’une imitation gouailleuse de ces formules, une simple parodie.