CHAPITRE PREMIER
A la magie primitive se rattache l’organisation régulière des cultes, qui domine tout le développement de la civilisation.
Pourquoi chante-t-on dans toutes les religions ? Pourquoi la musique est-elle associée, sauf de très rares exceptions, à toutes les liturgies connues ? La question a été posée au début de ce livre. Elle ne doit plus présenter de difficultés. Les cultes religieux ont été l’intermédiaire et comme les agents de transmission entre la magie musicale et l’art profane moderne.
$ 1. — La musique et les religions orientales.
Dans l’Inde, où les actes sacrés accomplis dans les temples ont été infiniment variés, les rites ne consistent pas seulementen purifications, sacrifices, récitations et processions solennelles, mais aussi en chants et en danses. J’ai déjà eu plus haut l’occasion d’en parler. Voici l'esquisse d’un culte dans le temple de l’île Rämesvaram. Aux pres mières lueurs du jour, le tambour etla trompette retentissent devant la pagode d'Hanuman. Des musiciens, des danseuses et des serviteurs, qui ont déjà pris le bain rituel, viennent ouvrir les portes du temple, aliument les lampes, préparent la nourriture, etc... Puis le prêtre, escorté d’une longue suite, se rend à la chapelle principale, où le dieu est couché dans un lit ; il lui allume la lampe à camphre et lui offre des fruits et des noix de bétel, en l'éveillant avec les égards de l’étiquette. Après le réveil, on place l’image dorée sur un palanquin que l’on porte solennellement à travers la salle. Procession en musique, danse, flambeaux, parasol d'argent. Ensuite, les serviteurs du temple purifient en les arrosant d'eau à maintes reprises le sol et les vases sacrés... Enfin on prépare le repas, qui comprend du riz, du pain et du curry et onle présente au dieu après d’humbles salutations ; en même temps, on allume les lampes et toutes les lumières ; et on les
balance régulièrement. Les offrandes de fleurs, de fruits, de riz, les hymnes, la musique et la danse remplissent la cérémonie (de Chantepie de la Saussaye).
Chez les Perses, mêmes usages : purification, invocation, offrandes et musique. Hérodote parle d’un chant appelé « Théogonie », récité par les mages et étroitement lié au culte. Dans les sacrifices, l’officiant purifie d’abord le lieu, prépare les chairs de la victime, puis entonne le chant. « Sans celui qui fait cette incantation, il est impossible de sacrifier ». (101322)
La description des anciennes cérémonies de la religion chinoise, dans les hymnes qu’a récemment traduits M. Chavannes, laisse au lecteur moderne l'impression d’un concert et d’un ballet tout à la fois, encadrant des offrandes rituelles. Les instruments de musique sont rangés en un ordre précis, tantôt en quadrilatère, tantôt en réservant le côté sud, tantôt du côté de l’est et l’ouest, ou du côté oriental seulement : « Les chanteurs attentifs harmonisent leurs sons. Les Esprits viennent se réjouir ; sans doute, c'est qu'ils ont entendu. Très doux, les sons reconduisent les Esprits, et subtilement purifient les sentiments des hommes. Soudain, les Esprits s'élèvent dans l’abîme azuré ; la cérémonie qui procure le bonheur est bien accomplie ». [ly a, naturellement, une victime, un sacrifice, une offrande. L'Esprit est invité à venir la recevoir, et « les cinq notes (la musique) se font entendre harmonieusement. »— « La divinité, dit encore un Æ/ymne au ciel, reste ici avec plaisir ; on chante les chants du printemps et de l’automne. »
Voici un passage de l’Hymne à l'Hiver, que je reproduis sans commentaires :
On ἃ fini de jouer les neuf chants ; — c’est une élégance absolue.
On fait résonne le luth kin, la flûte yu et le luth che ;
Les pierres sonores, les trompettes et les tambours, — la divinité y trouve son plaisir.
La grande victime remplit l’étal ; l’odeur de la graisse vient jusqu’à la divinité ;
Le dieu s’attarde et reste ; — il est présent pendant un moment.
(L'oiseau) Tchang-li étend son éclat devant le dieu; — sa lueur est resplendissante.
On déroule les odes aux accords des tubes musicaux ; — les pierres sonores résonnent comme le jade.
L’ample note kong, l’expansive note kio, — la vive note tche sont pures ;
On lance jusqu’aux poutres du toit la note γι élevée, — qui est prolongée par la note chang.
On fait cette nouvelle musique — pour qu’elle dure perpétuellement.
L'influence de ces sons se répand au loin ; — les phénix accourenten volant.
Le dieu reste toute la nuit à se réjouir ; — c’est donc qu'il agrée grandement les offrandes.
LA Μύϑιουξ ET LES ISRAÉLITES 97
Il serait difficile de marquer plus fortement le rôle de la musique destinée à flatter les Esprits, à les attirer et à les rendre bienveillants.
Chez les Japonais, le code du culte, le Yengishiki, répertoire de rites barbares compilé l'an 927 de notre ère d’après des documents très anciens, dit que quand le grand prêtre prononce une prière en offrant un sacrifice, le Kami du ciel et de la terre « l'entend », et que les autres Esprits viennent pour emporter les péchés. La musique et la danse accompagnent la cérémonie dite Kagoura, solennité expiatoire en l'honneur d'un dieu quelconque.
$ 2. — La musique et les Israélites.
Chez les Israélites, la musique est brillamment associée au culte et à l’avènement des prophètes. Il ne nous reste aucune composition que l’on puisse rapprocher des chants del’Église chrétienne, héritière de la Synagogue, et les fouilles archéologiques, moins heureuses en Palestine que celles qui ont été faites en Égypte et en Grèce, n’ont mis au jour aucun document musical ; mais la Bible, et en particulier l'Ancien Testament, abonde en témoignages importants sur la fonction de la musique. En me servant dela Bible de Sacy, traduction de 1667 (revue par M. l'abbé Jacquet), — qui serait absolument insuffisante si l’on voulait serrer de près les questions musicales, mais qui suffit ici à mon objet, — je citerai quelques textes se rapportant à l’avènement des prophètes et à la fondation de la royauté.
(David établit Salomon roi d'Israël, puis il règle l’ordre et les fonctions des lévites destinés aux diverses fonctions dans le temple...)
«— Il assembla tous les princes d'Israël avec les prêtres etles lévites. — Et les lévites furent comptés depuis trente ans et au-dessus, et l’on trouva trente-huit mille hommes. — On en choisit vingt-quatre mille, qui furent destinés aux divers offices de la maison du Seigneur ; ceux qui remplissaient les fonctions de chefs et de juges étaient au nombre de six mille. — En outre, quatre mille portiers et autant de chantres qui célébraient les louanges du Seigneur sur les instruments que David avait faits pour chanter. — David les distribua tous, pour servir chacun à son tour, selon les diverses maisons de la tribu de Lévi, savoir : celle de Gerson, celle de Caath et celle de Mérari. » (Paralipomènes, [, xx111.)
«— David et les principaux officiers de l’armée choisirent donc, pour remplir les fonctions de chantres, les enfants d’Asaph, d'Héman et
d'Idithun, afin qu'ils touchassent les guitares, les harpes et les cymbales, s'employant, chacun à leur tour, aux offices qui leur étaient destinés en proportion de leur nombre. » (/Zbid., 1, xxv.)
« On mit donc l'arche de Dieu sur un chariot neuf, pour l’amener dela maison d'Abinadab. Oza et son frère, fils d'Abinadab, conduisaient ce chariot. — Or, David et tout Israël témoignaient leur joie devant l’arche, en chantant de toute leur force des cantiques, et jouant de la harpe, de la lyre, du tambour, du fifre, des cymbales et des trompettes. » (Jbid., I, xu1.)
« Et ce héraut criait à haute voix : Peuples et tribus de toutes langues, on vous ordonne, — Qu’au moment où vous entendrez le son de la trompette, de la flûte, de la harpe, du hautbois, de la lyre et des concerts de toute sorte de musique, vous vous prosterniez en terre, et que vous adoriez la statue d’or que Nabuchodonosor a élevée. » (Daniel, nr.)
«I (Æzéchias) établit aussi les lévites dans la maison du Seigneur,avec les cymbales, les harpes et les guitares, en suivant ce qu’avaient réglé le roi David, le voyant Gad et le prophète Nathan ; car c'était un ordre que le Seigneur avait donné par le ministère de ses prophètes. — Les lévites se tenaient là avec les instruments de David, et les prêtres avec les trompettes. — Et Ezéchias commanda qu'on offrît les holocaustes sur l’autel, et lorsqu'on les offrait, ils se mirent à chanter les louanges du Seigneur, à sonner des trompettes et à Jouer de diverses sortes d'instruments que David, roi d'Israël, avait inventés. — Et pendant que le peuple était prosterné, les chantres et ceux qui tenaient les trompettes faisaient leur office jusqu’à ce que l’holocaustefüt achevé. » (Paralip., IT, xxix.)
Chez les Chaldéens, musique et religion sont associés ; un des plus anciens instruments que nous connaissions (harpe de Sarzec) est figuré sur un bas-relief où 1] fait partie d’une scène religieuse.
δ 3. — La musique et les cultes grecs.
Pour les Grecs, est-il besoin de rappeler des faits dont le souvenir est présent à tous les esprits cultivés ? Dans une civilisation où Orphée était peut-être un dieu (E. Maass, Max Müller), on chantaitdes hymnes pour toutes les divinités et un genre de composition était spécial à chaque dieu. Il y avait, comme on dit dans la liturgie catholique, un commun et un propre : « Les chants communs à tous les dieux sont les péans et les hymnes; le chant particulier en l'honneur d'Artémis était