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LA MUSIQUE ET LES CULTES GRECS

l'ouppingos (de Oùru, surnom d’Artémis) ; celui d’Apollon, le péan ; celui de l’un et de l’autre, la prosodie; celui de Dionysos, le dithyrambe, celui de Démèter, l’ioulos, de οὗλος — gerbe (Pollux}. Culte et musique sont si bien unis, que beaucoup de chants sont désignés par le nom même du dieu auquel ils s'adressent. Ainsi le mot Péan, comme le prouve une inscription attique (époque de la guerre du Péloponèse) était devenu un des noms d’Apollon.

Les premiers musiciens n’ont chanté que pour les dieux. Ainsi, le grand et classique Olympos, celui que Plutarque appelle « l'ancètre » (1), était vénéré pour ses nomes à Apollon, à Arès, à Athénée. Et derrière les témoignages relatifs à cette musique-type transparaissent les traditions de magie. Aristote dit que les mélodies d'Olympos rendaient les âmes « enthousiastes » (lisez : possédées d'un dieu), et que le mode phrygien (employé par Olympos) est, comme la flûte, « orgiastique » (2).

Platon ne connait pas de « musique » en dehors dela religion; 1] voulait même que le législateur s’appliquàt à conserver leur caractère liturgique à la danse et au chant (3).

La liturgie catholique n'a rien innové ; elle s’est bornée à supprimer la danse, jugée par elle injustement d'après des spécimens de décadence. La tradition qu'elle suit est essentiellement païenne (rutatis mutandis). Chez les Grecs, comme aujourd’hui, on pratiquait la purification préalable ; on cherchait à gagner la faveur des dieux en leur offrant des prémices, des fruits et des pâtisseries, ou en chatouillant leur odorat par l'odeur qui montait de la victime et de l’autel (aujourd’hui l’encens). Au moment de l’immolation, on réclamait le silence (εὐφημία), et l'on faisait une musique où la flûte accompagnait les chants et les danses. Les hymnes, les chœurs de la tragédie, les témoignages presque innombrables des poètes et des prosateurs nous montrent (sauf pour des cas exceptionnels, comme le culte des Euménides) la place importante des arts du rythme dans le rituel.

Chez les anciens Romains, nous retrouvons, à la base de la religion, l’adoration des Esprits avec offrandes et chants. Tite-Live (xxiv, 10) parle d’une « supplication » adressée, dans une période très troublée (214 av. J.-C.) à tous les dieux qui avaient à Rome « un lit de parade », un pulvinar pour recevoir les offrandes. Les prêtres saliens étaient

(1) ᾿Αρχηγὸς τῆς Ἑλληνιχῆς χαὶ χαλῆς μουσιχῆς (de Mus., c. χη).

(2) [Τὰ ᾽Ολύμπου μέλη] ὁμολογουμένως ποιεῖ τὰς ψυχὰς ἐνθουσιαστιχάς ... Ἔχει [γὰρ] τὴν αὐτὴν δύναμιν ἣ φρυγιστὶ τῶν ἁρμονίων ἥνπερ αὐλὸς ἐν τοῖς ὀργάνοις" ἄμφω γὰο ὀργιαστιχὰ χαὶ παθητιχά (Polit., c. v).

De ne np Ne RS RS ET PT £ (3) .. «καθιερῶσαι πᾶσαν μὲνύρχησιν, πάντα δὲ μέλη (Lois, VII, p. 708 et 799).

chargés, à l’origine, d'organiser les banquets religieux, qui étaient très confortables si on en juge par telles locutions proverbiales, saliares dapes (Horace), cœnare saliarem in modum (Cicéron) équivalant à ce qu'on a appelé chez nous un « repas de chanoines ». Or les rites saliens se composaient de danses et de chants, axamenta, où les dieux étaient invoqués nominativement.

Chez les demi-civilisés, il n'y a pas de cérémonies religieuses sans musique (1).

$ 4. — La musique et la religion moderne.

Il est impossible de ne pas voir la ressemblance des liturgies modernes avec les liturgies antiques directement issues de la magie.

Voici un fait, très connu.

On purifie de l’eau en chantant une formule ; on trempe dans cette eau une branche d'hysope (plante aromatique, de la famille des labiées), puis on asperge un possédé, pour chasser de lui le mauvais Esprit. Que penser d’une telle opération ? Elle est nettement magique. Elle est indiquée au psaume 50. (Cf. Lévitique, x1v, 4). Carmine et herbis, aurait dit un poète du siècle d'Auguste en racontant cela. Or, c’est ce que chante aujourd’hui l'Église, aux dimanches qui sont en dehors du temps pascal : Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor : lavabis me, el super nivem dealbabor. Tu m’aspergeras, Seigneur, avec l’hysope, et Je serai purifié; tu me laveras, et je serai plus blanc que neige :

Ÿ mm = το: -- A- sper- ges me D:- mi- ne, hys-so- po, et mun- da- bor : la-

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QE — — va- bis eme et su- per ni- vem de- al- ba- bor.

De la même famille est l’antienne Vidi aquam egredientem, qui se chante du dimanche de Pâques à la Pentecôte, etla prière Agua comburil peccatum hodie (Octave de l’Epiphanie).

Cette attribution à l’eau, par la formule chantée, de vertus surnaturelles, est fort ancienne. On a trouvé au mont Athos un manuscrit grec (pontifical d’un évêque du

(1) Sur l’usage de la danse et du chant dans la prière, cf. dans l'American Anthropologist (avril-juin 1907) la description d’une « Ojibwa Prayer Ceremony », par Frances Densmore.

ive siècle, Séparion de Thumis) qui contient une bénédiction de l'huile et de l’eau dans les termes suivants (je cite d’après Dom Cabrol, La Prière antique, p.340) :

« Nous bénissons par le nom de ton Fils unique, Jésus-Christ, ces créatures (l'huile et l'eau) : nous invoquons le nom de celui qui a souffert, qui a été crucifié, qui est ressuscité, et qui est assis à la droite de l'incréé, sur cette eau et sur cette huile. Accorde à ces créatures (l'huile et l’eau) le pouvoir de guérir ; que toute fièvre, tout Esprit mauvais et toute maladie soient mis en fuite par celui qui boit ces breuvages ou qui en est oint, et qu'ils soient un remède », εἴς...

Quand on parcourt le Graduel, l'Antiphonaire, les autres livres de chant et, d’une facon générale, les recueils divers des prières de l’'Eglise latine, on est frappé de ce fait qu’il est impossible à une religion d'organiser un culte formel sans tomber dans une imitation des pratiques de la magie, à moins qu'on n'attribue à ces pratiques une valeur purement commémorative et symbolique. Je ne veux pas analyser ici un grand nombre de textes ; je signalerai les points principaux de la liturgie actuelle où réapparaît l’antique magie.

On ne se borne pas à croire à l'existence d'un Dieu-Esprit : on lui parle, on l'appelle, on le sollicite, on le croit sensible à l’offrande, à la prière, au chant. On lui fait de la musique (1). Il n’accorde ses bienfaits que quand on le supplie et quand on célèbre sa « gloire ». En lui parlant, il faut énumérer exactementses titres, « l’invoquer par son nom », comme dans la sorcellerie égyptienne, et répéter la formule un nombre de fois déterminé (ainsi, les mots Kyrie eleison, Christe eleison, Sanctus, sont redits trois fois.— Jadis, on répétait l’antienne après chaque verset du psaume et à la fin de l'introït).

Dieu est entouré d'un grand nombre d’autres Esprits hiérarchisés, qui, eux aussi, doivent être sollicités, car 115 peuvent agir,employer leur influence, servir d’intermédiaires.

Dieu, essence du Bien, est tout-puissant, souverain maître des choses et des êtres ; malgré cela, il est en conflit avec un ennemi, qui lui dispute sa souveraineté : l'Esprit du mal, le démon, entouré lui aussid'une multitude de collaborateurs et de serviteurs. ᾿

Si Dieu est partout, les démons sont partout aussi ; ilsrôdent autour

(ἡ Je lis dans Coussemaker, 1v, 192 : « Dieu, qui ne connaît pas les œuvres d’imperfection, ayant créé cet art absolument parfait, nous devons tenir pour certain qu’il l'aime avant tous les autres. Aussi désire-t-il que son épouse chérie — l’Église selon la foi des fidèles — lui fasse entendre cette voix caressante qui ne peut être que celle de la musique » (cum Deus, qui opus imperfectionis non noverit... hanc artem perfectissimam operatus fuerit, tenendum est quod ab ea præ ceteris delectatur. Hinc a dilectissima sponsa sua, quam fideles Ecclesiam credunt, optat dulcedinem vocis audire quam sola musica potest eflicere). — Celangage me paraîtrait tout naturel dans la bouche d’un magicien primitif.

du croyant pour s'emparer de son âme, autour des autels eux-mêmes pour les souiller. Contre eux, il y a encore des formules toutes-puissantes : si bien que la vie religieuse, au point de vue cultuel, doit se passer à prier et à exorciser à l’aide de l’incantation, ou de son substitut, la prière récitée.

Le chant servait autrefois à ce double objet : malgré les nouveaux usages auxquels on l’a adapté par surcroît, il conserve aujourd'hui encore sa fonction essentielle, parfaitement reconnaissable. Celui qui chante pour appeler Dieu à son aide, pour demander un bienfait, quel qu'il soit, ou pour célébrer la gloire du Très-Haut, ou pour chasser le démon, est, à soninsu, l'héritier etle continuateur du primitif cherchant dans les rites chantés de la magie la suprême ressource de son angoisse ; et l’organiste qui, pendant la messe, joue une pièce de Beethoven ou de Bach, se rattache lui-même à cette tradition. Il se borne à lui mettre un masque d'agrément et à la varier.

Examinons rapidement l’usage du chant pour ce double objet : la précation et l’imprécation.

La grande prière et le grand acte du culte catholique, c’est la messe. Or, elle repose sur l’idée du sacrifice accompagné d’incantation, et cette idée est presque aussi vieille que l’homme.

On lit sur une tablette assyrienne :

Sur la rive du fleuve, balaie le sol, asperge avec de l'eau pure, et prépare trois sacrifices,

Pour Ea, pour Marduk, pour Samas ;

Prépare un sacrifice pour ce Dieu.

Des dattes, de la farine tu placeras ; tu feras une libation d’huile,

du miel, de la crème tu placeras.

Fais grand, et abondant. Trois victimes pour Bêl, Samas et Mar-

duk, tu immoleras.

M. Silvain Lévy, étudiant « la doctrine du sacrifice dans les Brahmanas » (1), conclut ainsi : « Le sacrifice a tous les caractères d’une opération magique, indépendante des divinités. Le Säâmavidhäna Brähmana est un véritable manuel d'incantation. » — On pourrait en dire autant de tous les cultes.

Le livre par excellence de la prière catholique, c’est le psautier. Tous les actes du culte le mettent à contribution. C’est avec les psaumes que prie l'Église universelle. Or, les caractéristiques de la magie, telle que nous la connaissons chez les Orientaux, se retrouvent dans les

(1) P. 129 (Paris Leroux), 189%.

psaumes, qui, malgré la culture avancée dont ils témoignent, sont encore toutimprégnés de l'esprit des primitifs.

Je suis frappé des faits suivants :

1° D'abord, les psaumes sont des compositions nettement musicales. Le mot général qui les désigne (de ψάλλειν : toucher d’un instrument à cordes) ne correspond pas, il est vrai, au titre usité dans la Bible hébraïque, Thehillim, ou louanges, mais il nous suffit de savoir que le texte même des psaumes fait souvent mention d'une musique brillante accompagnant ces louanges.

Louez le Seigneur sur la harpe :

Jouez pour lui le psaltérion à dix cordes.

(Ps. xxx11.)

Ils ont vu tes marches, ὃ Dieu, Les marches de mon Dieu, de mon Roi qui est dans le sanctuaire. Des princes joints à des joueurs de psaltérion ont précédé, Au milieu de jeunes filles battant du tambour. (Ps. Lxvir.)

Poussez des cris de joie vers le Dieu de Jacob. Entonnez un psaume, et faites entendre le tambourin, Le psaltérion harmonieux avec la harpe.

(Ps. Lxxx.)

O Dieu, je te chanterai sur la harpe!

(Ps. Lxx.)

Je te chanterai et je dirai un psaume.

Lève-toi, ma gloire ! lève-toi, psaltérion, et toi, harpe! (Ps. Lvr.)

Poussez des cris de joie pour Dieu, terre entière ; Chantez, exultez, jouez du psaltérion.

Chantez ie Seigneur sur la cithare, Sur une harpe en y mêlant un chant de psaume, Sur des trompettes battues au marteau, Et au son d’une trompette de corne.

; (Ps. xcvir.)

Là où le traducteur moderne emploie les mots harpe, psaltérion, etc., il ne donne sans doute qu’un équivalent trop vague de mots hébreux dont il est très difficile de préciser la signification musicale ; peu nous importe : 11nous suffit de savoir que la poésie des psaumes étaitaccompagnée de chant et demusique instrumentale. L'Église des premiers siècles proscrira les instruments, mais elle conservera le chant.« Nous n'avons besoin que d’un seul instrument : la voix pacifique ;.. nous nous passons du psaltérion ancien, de la trompette, des cymbales, de la flûte, aimés de ceux qui s’exercent àla guerre »(Clément d'Alexandrie.) Eusèbe

dit avec plus de subtilité : « Nous chantons la gloire du Seigneur avec un psaltérion vivant (la voix), une cithare intérieure plus animée et des chants spirituels. L'instrument le plus agréable à Dieu, c’est l’unisson de tout le peuple chrétien, lorsque, dans toutes les églises, nous chantons les psaumes avec des cœurs bien accordés. »

Ceci posé, quel est le contenu des psaumes ?

2° Le Dieu auquel ils s'adressent n’est nullement celui dont la conscience morale peut éveiller l’idée et que la raison a placé infiniment audessus de la nature humaine ; c'est un Esprit qui change d'humeur et connaît tous les états affectifs, de la bienveillance à la colère. Il habite sur une montagne οἵ 1] a un char. Personnifié sur le modèle d'un roi, qui n’est pas le souverain de tout le monde, mais qui a un royaume limité, il tourne et détourne sa face pour signifier la faveur ou la disgrâce. Il désire qu’on publie sa gloire. Il a des sujets et des «ennemis » contre lesquels il veut être défendu. Il est susceptible de signer des traités. Il aime les holocaustes et les cantiques. Il parle. Il ἃ l'oreille fine. Il a une voix puissante qui brise les cèdres du Liban, fend une flamme et ébranle le désert. Il est doux ou terrible, selon les attentions qu'on a pour lui. Il est capable de haine comme d'amour. On se brouille et on se réconcilie avec lui.

Le psalmiste nelui rend jamais un hommage désintéressé. II l’invoque toujours dans un besoin pressant, en vue d’un service déterminé, soit pour éviter un mal, soit pour acquérir un avantage :

Ne me reprends pas dans ta fureur ;

Ne me châtie pas dans ta colère !

Aie pitié de moi, parce que je suis infirme,

Guéris-moi, parce que mes os sont ébranlés !

(Ps.vr.)

Les lacs de la mort m'ont prévenu.

Dans ma tribulation, j'ai invoqué le Seigneur ;

Et j'ai crié vers mon Dieu ;

Et de son temple saint, il a exaucé ma voix.

Mon cri, poussé en sa présence, est parvenu à ses oreilles. (Ps. xvrr.)

Arrache ma vie à l'épée à double tranchant ;

Et sauve-moi de la main (?) du chien.

Sauve-moi de la gueule du lion!

Sauve ma faiblesse des cornes des licornes.

(PS xx)

Le Seigneur me conduit, et ne me manquera pas; Il m'a placé dans un lieu de pâture :

ΠῚ m'a établi près d’une eau fortifiante.

(Ps.xxir.)

Regarde-moi, aie pitié de moi, Parce que je suis seul et pauvre !

Les tribulations de mon cœur se sont multipliées ; Arrache-moi à mes nécessités pressantes Vois mon humiliation et ma peine!

(Ps. xrv.)

Sois mon aide, Ne m’'abandonne pas, Ne me méprise pas !

(Ps. xxvr.)

J'accomplirai les vœux que j'ai faits pour toi, Et qu’a exprimés ma bouche dans le malheur :

Je t'offrirai la moelle des victimes grasses Avec la fumée des béliers ; Je v'offrirai des bœufs avec des boucs.

(Ps. Lxv.)

Seigneur, tu es devenu un refuge pour nous, (PSV EXXXIX.)

Le chant magique, avons-nous dit, est une arme offensive et détensive à la fois. Le psalmiste, très préoccupé de son âme (c’est-à-dire, selon le sens du mot hébreu, de sa personne individuelle), s'en sert pour obtenir la santé du corps et de l’esprit, l’indépendance, la tranquillité, le bonheur en un mot. Il l’'emploie aussi pour confondre ses ennemis. Précation etimprécation, tels sont les deux objets auxquels se ramènent

toutes ses « louanges » :

Lève-toi, Seigneur, dans ta colère ; Parais au milieu de mes ennemis; Réveille-toi !

Exauce-moi !

Entends-moi !...

Regarde-moi !

Délivre-moi !

Pourquoi dors-tu ?

(Ps. vir, xvi, et passim.)

Constamment, le psalmiste fait un portrait terrifiant de ses ennemis et gémit sur son propre sort qu'il veut rendre digne de pitié: Ils m'ont saisi comme un lion préparé pour la proie ;

… Lève-toi, préviens-les, renverse-les 1!

(Ps. xvr.)

Il réclame contre eux des châtiments épouvantables :

Le Seigneur, dans sa colère, les confondra, Et un feu les dévorera.

ω9- LR τὸ

… Tu feras disparaître leurs enfants de la terre, Et leur semence d’entre les fils des hommes.

… Quant à ceux que tu laisseras survivre, Tu disposeras leur visage, [à recevoir des traits, sans doute pour avoir les yeux crevés, comme certains captifs]. (Ps. xx)

Le psalmiste compare ses ennemis à des taureaux qui fondent sur lui, à des fauves qui ouvrent leur gueule pour manger ses chairs; 1] leur reproche d’avoir jeté sur lui un sort (xxr, 20). Dans ses chants, il se montre violent et implacable comme un Assyrien :

Tire ton épée à deux tranchants !

Ferme le passage (?) à ceux qui me poursuivent!

ων Qu'ils soient confondus et couverts de honte,

Ceux qui cherchent mon âme {ceux qui veulent ma vie) |

… Qu'ils deviennent comme la poussière devant la face du vent. (Ps. xxxIV, xL et passim.)

Fidèle à tes promesses, extermine-les !

(Ps. 111.)

Précipite-les !

Conduis-les dans un puits de perdition.

(Ps. z1v.)

Dieu brisera leurs dents dans leur bouche ; Il mettra en poudre les molaires de ces lions. Ils seront réduits à rien comme une eau qui passe ! Il a tendu son arc jusqu’à ce qu’ils tombent sans force ; Comme la cire qui fond, ils seront détruits ; Un feu est tombé d’en haut sur eux et ils n’ont pas vu le soleil. ων Dieu, dans sa colère, les engloutira comme tout vivants, Et le juste se réjouira, lorsqu il aura vu la vengeance. (Ps. Lvir.)

Arrache-moi à mes ennemis !

(Ps. Lvur.)

Ils seront la part des chacals.

(PS Ex)

Qu'ils soient effacés du livre des vivants.

(Ps. εχ τ)

Le Seigneur ἃ dit : « De Bassan je les amèneraï,

Je les amènerai dans le profond de la mer ;

En sorte que ton pied soit teint dans du sang,

Que la langue de tes chiens soit teinte du sang de tes ennemis! » (Ps.Lxvrr.)

En pareil cas, on voit combien le chant des psaumes est éloigné de ces préoccupations littéraires, de ce pur agrément, ou même de cette

« élévation morale » qui charmaient un Lamartine. Il est au service d'intérêts très déterminés.

Les effets qu’il produit sont marqués par des traits identiques ou analogues à ceux que nous trouvons dans la plupart des descriptions de

rites Inagiques :

La terre s’est émue et a tremblé ;

Les fondements des montagnes ont été bouleversés et ébranlés..

La fumée ἃ monté dans sa colère,

et un feu ardent a jailli de sa face ;

Des charbons en ont été embrasés.

Il a incliné les cieux et il est descendu ;

Un nuage obscur est sous ses pieds.

Et il est monté sur des chérubins et ils’est envolé,

Il s’est envolé sur l'aile des vents.

Le Seigneur a tonné du haut du ciel,

Etle [rès-Haut a fait entendre sa voix ;

Il est tombé de la grêle et des charbons de feu. (Ps. xvurr.)

C'est, dira-t-on, de la grande poésie lyrique enveloppant les idées morales d’un grand appareil de métaphores brillantes. — D'accord ; mais, en ce cas, 1l faudra dire que la poésie lyrique elle-même vient de

la magie.

D'abord, tout ce qui est dans les psaumes, — leur conception de la divinité et de ses rapports avec l'homme, l'association du chantet des formules, leur violence de lyrisme, et même leur poésie, — se retrouve dans les inscriptions cunéiformes ; les Assyriens invoquent un dieu sublime, implorent son assistance contre les démons, ont recours à lui dans des imprécations terribles contre leurs ennemis :

ες Puissant, brillant, seigneur d’Eridu,

Auguste, sublime, premier-né de Nudimmud,

Marduk, formidable, qui mets en joie l’océan,

Seigneur de l’Esagil, confiance de Babylone, qui aimes l’Ezida,

Qui conserves la vie,

Protecteur de la terre, qui épargnes les peuples vastes,

fon nom, universellement, dans la bouche des peuples est doux.

Marduk, seigneur grand, par ta parole puissante, que je vive!

Que je sois sauf, que je vénère ta divinité en même temps que je chante ;

Que j'atteigne ! donne-moi la justice, mets dans ma bouche une parole favorable ;

En mon cœur mets la vie, etque ma postérité dise des paroles propices ! (Traduction Fossey.)

C'est la même note que celle des psaumes : dans la misère terrestre, un recours passionné au chant, un appel éperdu à l'Esprit. Voiciun autre spécimen de l'imprécation contre les ennemis per-

sonnels :

De ma sorcière brise le lien,

De mon ennemie anéantis les paroles ;

Tous ses sortilèges et ses maléfices, que le vent les emporte ;

A la détresse et ἃ l'angoisse, que ses jours l’emportent ;

Dans le déchirement et le broiement du cœur, qu’elle finisse ses années !

Qu'elle meure et que je vive ! (1d.)

La comparaison des formules d’exorcisme (mentionnant toujours la divinité au nom de qui elles sont chantées ou récitées) permettrait de constater la même analogie etla même suite dans les traditions.

Il ne faut pas nous étonner de retrouver dans les liturgies modernes cette conception naïve des rapports de l’homme avec la Divinité. Les groupes de faits qui paraissent les plus dissemblables s'enchaînent et se pénètrent par des adaptations incontestables qui laissent subsister la forme alors même que le contenu a changé. Que de choses païennes l'Église a empruntées, ou maintenues, ou tolérées, dans les cadres où elle a installé ses dogmes ! Les arts plastiques nous fourniraient de très nombreux exemples de cette continuité ou de cette transposition d'idées. Bien souvent l’Église a fait comme ces artistes d’autrefois, dont parle M. Babelon dans un livre récent et qui, tenant pour chrétiens les sujets des camées antiques, transformaient la dispute de Minerve et de Neptune en scène de la tentation d'Adam et Eve. Auxportails ou aux jubés de certaines cathédrales ontété figurés les douze travaux d'Hercule (Limoges), des faunes et des bacchantes mêlés aux anges (Auch), Mars et Vénus (Pont-Sainte-Marie), εἴς... L’historien voit quelque chose d’analogue dans les formes de tous les cultes.

Bien qu'elle ait placé la magie hors du temple (1), l'Eglise en a recueilli les traditions, avec la férocité en moins. Pour la musique, elle est l’héritière des Orientaux ; pour les textes, elle use de versets découpés dans la Bible, particulièrement dans les Psaumes : orla musique orientale, la poésie des Psaunies, sont comme saturées d’un esprit de magie. Le prêtre qui chante « Domine, exaudi orationem meam », en faisant sur la dernière syllabe une vocalise d'une quarantaine de notes (2), peut croire que c’est par l’amour seul qu’on s’élève à Dieu ;

(1) À Chartres au porche du nord, statue symbolique d’un personnage nommé « Magus »; à ses pieds rampe le dragon ailé.

(2) Offertoire du xxirre dimanche après la Pentecôte.

mais pratiquement, il fait acte de magicien: 1] se sert d’un «carmen » où l’on compte sur les modulations de la voix pour se faire entendre d'un Esprit et pour le rendre bienveillant. Au xvi siècle, un Gabrieli écrira un Canticum sacrum à dix voix sur ces mêmes paroles : Domine exaudi... et la grande polyphonie se greffant sur les anciennes formules unisoniques donnera peu à peu naissance à l’art d'aujourd'hui.

Je ne veux pas insister plus longtemps sur un sujet immense. Vouloir le traiter ici à fond serait entreprendre, selon une autre image antique, de faire tenir les eaux de la mer dans une outre. Je crois en avoir assez dit pour faire prendre en considération la thèse suivante :

Le chant usilé dans les religions anciennes et modernes est une survivance de la magie ; il procède de cette idée primitive qu'il y a des Esprits bienfaisants et des Esprits malfaisants, et qu'on peut plaire aux uns el réduire les autres à l'impuissance, à l'aide du chant et des offrandes. Le chant magique est un commandement ; le chant religieux est une prière : voilà toute la différence.

Toute musique religieuse, quelle qu'elle soit, se rattache à ce principe.

Une invocation assyrienne à Marduk, un hymne orphique à Zeus, un psaume, un offertoire ou un introit de messe en plain-chant, un canticum sacrum de Gabrieli ou de Palestrina, une messe de Bach ou de Beethoven, enfin nos symphonies profanes, dernier terme de l'évolution, dérivent du même fait : l’incantation primitive.

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