CHAPITRE DEUXIÈME
Tous les usages profanes, dans la vie sociale, ont des origines religieuses ; et tous les usages religieux ont des origines magiques. J’enveloppe dans cette formule tous les développements qui pourraient trouver ici leur place.
Aux rites religieux, quisont conservateurs, s'oppose, dans les sociétés modernes, l'éducation publique, instrument de transformation et de progrès. Ici encore, nous retrouvons la musique, et nous pouvons expliquer son rôle de la même manière.
Si le chant est capable d'agir sur les Esprits, de les ramener de la colère à la bienveillance, de chasser les démons et, d’une facon gérérale, de prévenir ou d'empêcher tout ce qui est mauvais, il sera capable, a fortiori, d'agir dans le même sens sur le cœur des autres hommes ; 1] permettra d'exercer une influence salutaire sur l'esprit du peuple et celui des jeunes gens : en un mot, il sera un excellent moyen d'éducation, dont se serviront le chef d’État ou le pédagogue. Et c’est bien ainsi qu’on le comprenait autrefois.
Les écrivains anciens nous disent (à la suite de Platon) qu’en Perse, à l’âge de quatorze ans, chaque jeune prince recevait trois pédagogues de haute valeur morale, dont l’un lui enseignait la magie de Zoroastre. Cette magie était-elle musicale ? Je ne saurais le dire; mais nousavons ailleurs des renseignements plus précis.
« Quand les anciens rois, dit Se-ma Ts’ien, ont fait leurs ordonnances relatives aux rites et à la musique, ils n'ont pas cherché à satisfaire les désirs des oreilles et des yeux, mais ils ont voulu enseigner au peuple à être juste dans ce qu’il aime et dans ce qu'il hait, et le faire revenir dans la droite voie humaine... En réglementant la musique, ils ont fait des principes modérateurs pour les hommes. . La musique est ce qui unifie. » Il y a une musique de relâchement ; il y en a une autre qui porte au bien et qui, dans le peuple, dans les assemblées par arrondissement et par district, soit dans les demeures familiales, produit
le respect, la docilité, l'affection, en faisant « obéir les hommes à l’harmonie ».(Zd.) Le Yo-ki, $ 5, contient la déclaration suivante, que je reproduis textuellement d’après la traduction de M. Chavannes « Comme la musique émeut profondément les hommes, comme elle produit le changement des coutumes et la transformation des mœurs, c'est pourquoi les anciens rois en ont fait un objet d'enseignement. »
De là à instituer une musique d’État, il n’y avait qu’un pas. C’est ce qu'ont fait les Chinois. C’est ce qu'on faisait dans la plupart des cités antiques.
D'abord, depuis Pythagore, tous les penseurs ont vu dans la musique un instrument d'éducation souverainement efficace. « L'art éducateur par excellence, dit Platon, celui qui, s’insinuant dans l’âme au moyen des sons, la forme à la vertu, a recu le nom de musique. » C’est à l’auteur du Protagoras que l’on doit cette belle parole : toute notre vie a besoin d'eurythmie. De là le rôle bienfaisant de la musique. Aristote n'a pas été d’un autre avis. « Il est évident, dit Aristoxène, que les anciens Hellènes ont agi judicieusement en donnant tous leurs soins à l'éducation musicale. Car ils estimaient qu'il fallait, à l’aide de la musique, faconner les jeunes âmes et diriger leurs inclinations vers le beau et ‘l'honnèête. »
Comment s'étonner de pareilles idées ? Elles sont une conséquence naturelle et logique de la foi au pouvoir de la magie musicale. Si le chant peut agir sur les dieux, comment n’agirait-il pas sur des enfants ?
La magie nous permet d'expliquer un autre fait curieux qui touche à ce qu'on appelle, en matière d'éducation, l’enseignement supérieur, et qui suflirait à nous avertir que nous nous trompons quand nous disons que l’art a pour origine l'agrément.
Un habitué de nos concerts dominicaux est assez surpris d'apprendre que les Universités d’autrefois avaient placé la inusique dans le quadrivium, avec la géométrie, l’arithmétique et l'astronomie. Que fait un art aussi délicat, tout de charme εἰ de liberté, au milieu de ces sciences ? Un tel rapprochement semble paradoxal à nos habitudes modernes ; mais la recherche de l’agrément pur est un luxe que n’ont pas connu les primitifs. Cette connexité de la musique avec les sciences qui expliquent le cosmos, le moyen âge en avait recu l’idée par l’intermédiaire de Boèce ; Boèce la tenait des disciples de Pythagore ; et chez ce dernier, elle apparaît comme un résumé de la magie musicale.
L'incantateur primitif n'opère pas dans une chambre :en pleine nature, 11 se met en rapport avec le monde matériel, avec tous les êtres du monde, avec les astres. Il est physicien, chimiste, astronome. Le
rattachement de la musique aux sciences sous forme dogmatique a été fait sans doute, postérieurement, par des hommes qui avaient déjà l’esprit critique ; mais la force de la tradition magique était sur eux et les dirigeait à leur insu. Ils réduisaient en système d'école ce que l'instinct de leurs ancêtres avait déjà trouvé. « Les Pythagoriciens, dit Archytas, nous ont appris les mouvements des astres, leur lever et leur coucher, la géométrie, les nombres et surtout la musique : toutes ces disciplines nous paraissent sœurs. » Cette conception trouvait un appui tellement solide dans les habitudes passées et présentes de l'humanité, qu’elle a traversé comme un dogme intangible toute la civilisation antique, recu la consécration de l'Église chrétienne éducatrice de l'Occident et régné parmi nous pendant plus de quinze siècles.
A la question de l'éducation morale par la musique était étroitement liée celle de l'éthos des modes, qui, chez les Grecs, a donné lieu à des dogmes restés inexplicables pour un musicien pur. Je me suis trop étendu sur ce sujet pour y 1evenir. Il faudrait être un philologue hypnotisé par les textes littéraires et non un musicien d'esprit libre, pour admettre qu’il y a des « modes » calmants, excitants, débilitants.
Voici un texte emprunté encore à Se-Ma Ts'ien, et qu'il faut lire sans ouolier que, dans la réalité, le mode ne fait qu’un avec la mélodie où 1] est réalisé.
Un jour, Se vit le maître de musique 7, et lui demanda : « Moi, Se, j'ai entendu dire que les airs et les chants étaient appropriés (ἃ [6116 ou telle personne); pour un homme tel que moi, quel est le chant approprié ? » — Maitre 7 répondit: «Je ne suis qu’un artisan, indigne qu'on me demande cela; permettez-moi de vous réciter ce que j'ai entendu dire, et vous-même, mon fils, vous apprécierez. Ceux qui sont généreux et calmes, doux et corrects, doivent chanter le Soug ; ceux qui sont magnanimes et calmes, pénétrants et sincères, doivent chanterle Ta ya; ceux qui sont respectueux, modérés et qui aiment les rites, doivent chanter le Siea ya ; ceux qui sont corrects, droits, purs, intègres et humbles, doivent chanter le (Kouo) fong ; ceux qui sont corrects et droits, bons et affectueux, doivent chanter le Chang ; ceux qui sont doux et placides, mais capables de décision, doivent chanter le 7.91.» Le lecteur moderne croit retrouver l'esprit de Platon dans cet autre passage, qui faitcontre-partie : « Les airs du pays de Tcheng se plaisent aux excès et débauchent l'esprit. Les airs du pays de Song font les délices des femmes et anéantissent la volonté. Les airs du pays de We: ‘sont vifs et mobiles et troublent l'esprit. Les airs du pays de Ts sont
violents et excessifs et rendent arrogant. Ces quatre sortes d’airs excitent aux passions charnelles et nuisent à la vertu. »
Chez les Hindous, un traité en sanscrit sur les Rags porte le titre significatif de Ragarnava, où « mer des passions ».
Cesidéesonttrouvéuneétapeimportantedeleur migration dansla Grèce qui n'est autre qu’un prolongement de l'Orient pénétrant l'Europe. Au moment où nous les voyons apparaître dans les œuvres d’un Platon et d’un Aristote, elles ont déjà subi la même évolution que la plupart des autres idées qui passent de la vie populaire dans le cabinet des savants, et vont ainsi du domaine religieux au rationalisme, àla pyschologie pure, à la sociologie, en un mot « du ciel sur la terre », comme la philosophie de Socrate ou la tragédie de Sophocle. Quant aux théoriciens du moyen âge qui répètent (fort mal) ce qu’on a dit avant eux sur les modes, ce sont des épigones ; tout en déclarant naïvement que le chant a été inventé propler delectationem, pour le plaisir, ils reproduisent les légendes relatives aux miracles opérés par les modes. Au xi° siècle de l’ère chrétienne, Guido d’Arezzo se fait l'écho des plus lointaines croyances de l'Orient arrivées jusqu’à lui par la Grèce païenne, quand il parle d'un Jeune homme qui, sous l'influence d’un chant voluptueux de cithare, fut égaré au point de vouloir entrer par effraction dans la chambre d’une jeune fille, mais se retira bientôt, repentant et couvert de confusion, parce que le cithariste qui charmait son oreille venait de changer de mode (citharædo mutante modum).