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COMMENT L'HISTOIRE PERMET DE CONNAITRE LA PRÉHISTOIRE

les peuples qui sont encore comme immobilisés dans la pratique de très vieux usages.

Il s’agit donc, en partant de la civilisation moderne, de remonter aussi haut que possible dans le passé, et, une fois arrivé à une limite, de se faire une idée de ce qui est au delà d’après la concordance et la convergence de tout ce qui est en decà.

Un des moyens les plus simples de pratiquer cette méthode et de préparer les voies à l'exposé qui va suivre, est d’analyser d’abord le sens de certains mots dont nous nous servons encore aujourd’hui.

Nous sommes, à notre insu, les héritiers de superstitions et d’usages séculaires, attestés encore, au xx° siècle de l’ère chrétienne, par de caractéristiques survivances verbales. Pour en dégager l’idée, il suffit de rattacher certains mots soit à leur signification la plus ancienne, soit à leur étymologie. Les mots sont de grands voyageurs, doués presque tous d’un privilège de très longue vie : ils ont beaucoup vu, et beaucoup retenu ; ils sont fort instructifs, surtout dans leur vieillesse. D’un homme dont l'humeur paraît inégale et un peu bizarre, pourquoi diton qu'il est « lunatique » ? L’historien philologue voit là un témoignage affaibli, mais certain, de ces vieilles superstitions qui voulaient que la Lune ou Hécate, déesse des spectres et des évocations infernales, compagne de Persephone et en relation avec les Enfers, exercât une influence mauvaise sur certains hommes, en les frappant de folie ou d’épilepsie. La croyance a disparu ; le mot, qui en est le témoin, a survécu; mais le mot nous permet de retrouver la croyance. Pareïillement, la locution « offrir ses hommages à une dame », nous rappelle qu’il y eut jadis une féodalité et une jurisprudence féodale.

Il en est de même pour quelques autres locutions du langage courant qui attestent la connexité primitive de la magie et du chant.

$ 2. — Enchanter et chanter.

Le mot «enchanter» (incantare) a singulièrement perdu de sa force; si nous l’employons parfois pour désigner le plus haut degré du plaisir, il sert souvent aussi à exprimer une satisfaction banale, due à tout autre chose que les impressions de l'oreille et ayant à peine le caractère d’un état d'esprit insolite, difficile à préciser. Cependant, le verbe « enchanter » a d’abord signifié l’action très spéciale qu’on exerçait sur un objet ou sur une personne, à l'aide du chant. On peut reconstituer pour un même mot une échelle de valeurs qui superpose des nuances de plus en plus fortes, à mesure qu’on remonte le cours des âges.

Au plus bas de l'échelle serait le sens actuel. Nous écrivons volontiers à un ami : « Ne craignez pas de venir me voir à la campagne et de passer quelques jours chez mot : je serai enchanté de vous recevoir. » Un tel « enchantement » peut n'avoir rien de magique. Mais levons le rideau sur les siècles passés !

Hincmar, archevêque de Reims (au 1xe siècle), parle de personnes qui avaient des habits (enchantés » (1), c’est-à-dire qu'on avait rendues invulnérables à l’aide de certaines formules. Au moyen âge, on a crupréserver les morts de toute profanation en fixant leur cercueil avec des clous «enchantés ». Dans le Dictionnaire de Daremberg et Saglio (τ. 1, fig. 1616) je trouve la reproduction graphique d’un de ces clous, sur lequel on lit : «ter dico, ter incanto = trois fois je dis, trois fois j'enchante » ; pièce curieuse, qui nous montre que l'écriture était considérée alors comme ayant le même pouvoir que la formule orale qu’elle fixait,

Sinous remontions plus haut, nous verrions que la formule orale elle-même passait pour avoir les mêmes effets que l’action réelle qu'elle énonçait. Chez les Romains agriculteurs, la loi des XIT tables édictait une peine sévère contre celui « qui avait enchanté (rendu vaine, où empoisonné) la récolte d'autrui « (qui fruges inçantasit…). Ces divers textes font allusion à des opérations magiques où, sans doute, la parole seule était employée ; mais ils nous imposent, par le mot incantare, l'idée d’un passé où le chant était prépondérant. Les actes réels, produisant sur les choses des effets visibles, ont eu successivement pour substituts la récitation, puis l'écriture. Le « chant » n'est pas ici (comme dans la théorie de Spencer) le point terminus d’une évolution ayant la forme d'un crescendo ; il est au contraire le point de départ d'une série en diminuendo où, peu à peu, tout se dégrade, s'altère et s’amoindrit jusqu’à une teinte évanescente, ou déjà autre.

Nous possédons une certaine quantité de formules magiques recueillies chez les anciens peuples de l'Amérique moyenne et de la région ando-péruvienne, transcrites par les missionnaires espagnols sous diverses rubriques ; ils les annoncent parfois en disant : « y las palabras son las siguientes »; quelquefois, pour les caractériser, ils emploient les expressions salmear, salmodiar, salmodia, qui sont déjà plus suggestives ; mais il leur arrive de les reproduire sous le titre de cantares. Ce mot est aussi instructif (du côté américain ou du côté espagnol) que le mot incantasit inscrit dans la loi des XII Tables, ou que le mot cantio appliqué par Caton l'Ancien à une de ces recettes de bonne femme qui composaient sa médecine. Il en est de même des voyageurs anciens — Rochefort particulièrement — lorsqu'ils parlent des « incantations » des piayes ou sorciers, chez les Caraïbes des Antilles et de l’Orénoque.

L'association du chant à la magie est tellement ancienne et traditionnelle, que même quand ils parlent de formules récitées ou écrites, ou même de rites purement manuels, tous les philologues modernes, instinctivement, emploient le mot incantation.

C’est ainsi que dans la traduction latine des psaumes (Lvir, 6), on litle mot incantare comme équivalent du mot φαρμαχεύεσθαι qui se trouve dans la version des Septante, et qui signifie « préparer un breuvage magique », alors que dans le texte hébreu les mots hober’habarine indiquent l’idée de magie, mais sans musique ou chant. C'est un vice de langage, mais qui a parfaitement sa raison d’être, car il nous est très facile de retrouver les faits qui le justifient.

(1) De divortio Lotharii regis et Teutbergæ, dans le recueil des Histoires de la Gaule de dom Bouquet (τ, VII, p. 192-194). — Horace (Sat., I, 8, v. 49-50) parle des bracelets enchantés (incantata lacertis vincula) portés par les magiciennes.

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