‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 19 sur 169 · L'ODE ET LA FORMULE MAGIQUE · texte numérisé non relu

L'ODE ET LA FORMULE MAGIQUE

$ 3. — Le charme.

Le mot charme est aussi instructif que le mot enchanter.

Un chanteur célèbre à qui on dirait aujourd’hui qu'il a une voix « charmante » serait tout juste satisfait du compliment ; peut-être même en éprouverait-il quelque dépit. Tous les maîtres de musique s'accordent bien à dire que la premiere qualité du chanteur est le « charme », mais ce mot, lui aussi, est devenu très banal. Autrefois, il évoquait l’idée des choses les plus importantes, voire les plus redoutables. Les malades avaient recours au « charmeur » comme au chirurgien ou au médecin, et, d’ailleurs, ne s’en trouvaient pas mieux. On lit dans un document du xve siècle : «... Tous guérirent, excepté icellui Estienne, qui fit charmer la plaie qu'il avait sur la tête, sans autre remède y querir»; et dans une autre pièce de l’époque (1457) : «... Lequel Anglais se fist, comme l’on dit, charmer par un franc-archier ». Autre texte, de 1387 : «.. Le suppliant ferit ledit Nepveu d’un seul coup charmé de paroles seulement » (1).

Or, le mot « charme » vient du mot latin « carmen », et, en suivant les anneaux de la chaîne dans la direction des origines, nous trouvons que le mot « carmen » a des sens de plus en plus graves. Il désigne bien un vers destiné à être lu ; mais, antérieurement, c’est un commandement religieux, une formule trouvée dans les livres sibyllins (comme celle qui ordonnait que la statue de Cybèle fût amenée de Pessinunte); c’est une proclamation solennelle pour commencer un acte important de la vie sociale (ouverture des jeux, déclaration de guerre par les féciaux, conclusion d’un pacte), — enfin et tout au début, c’est un chant magique. Tite-Live (2) nous apprend que 27 jeunes filles durent un jour parcourir la ville en chantant un carmen, pour purifier Rome souillée par la naissance d’un hermaphrodite et par d’autres prodiges. La locution employée par l'historien latin (carmen canere, chanter un charme) est celle qu’on retrouve dans la loi des XII Tables.

Sans entrer dans une discussion philologique hors de mon sujet, nous pouvons tenir pour établis les deux faits suivant : 1° le carmen a désigné une formule magique ; il s’est appliqué ensuite aux vers des poètes parce que, comme les formules de magie, les vers avaient un rythme, et parce que les premiers poèmes ont été des œuvres religieuses et chantées ; 20 le carmen a désigné un chant et même, par analogie, une musique instrumentale. Les Latins ont dit : le « carmen d’une lyre », le «carmen d’une cithare », celui « d’une flûte », « d’un cygne », etc.

Si le même mot a désigné magie et chant, c’est que les deux choses ont été inséparables dans la réalité.

$ 4. — L'ode et la formule magique.

Chez les Grecs, le même mot signifiait chant et formule magique.

Le mot ode (transcription française du mot grec ἀοιδή, contracté en ᾧδή), employé par nos poètes, depuis la Renaissance, pour désigner une certaine forme de compo-

(1) Lettres de rémission, textes cités par Du Cange. (2) L, XXVII, ch. xxxvir.

sition où les idées musicales ont toujours persisté, permettrait d’instituer une série d'idées parallèles aux divers sens des mots charme et carmen. Aujourd’hui, l’auteur d’une « ode » est un poète qui, presque toujours, travaille pour des lecteurs; antérieurement, c'était un musicien qui chantait ses propres vers; tout d’abord, ce futun magicien Les divers sens du mot coexistent souvent dans une même période de la civilisation, mais 1] n’est pas douteux qu'ils se soient succédé d’abord dans l’ordre qui vient d’être indiqué.

Dans la traduction du psaume Lvir par les Septante, ce mot est employé pour désigner un chant magique. Dans l’/liade, le mot ἀοιδή est aussi employé à la fois pour indiquer une formule magique, et pour désigner le chant. On a le droit de conclure de tels faits que la formule magique était primitivement chantée.

Au temps d'Homère, l’aède était un poète-musicien ; Sophocle donne ce nom à un thaumaturge ou faiseur de miracles (1) : ce dernier emploi est une régression à l'usage primitif.

Dans la magie orale des Assyriens, les « incantations » (comme disent les savants modernes, par habitude d'esprit latin, en traduisant le mot siptu, lequel ne se rattache pas à une racine signifiant chanter) étaient lues ou récitées; mais il nous suffit de savoir que plusieurs d’entre elles l’étaient par le prêtre appelé le zammeru, et que ce nom vient de la racine 3amäru = chanter,pour en tirer, cormme plus haut,une induction légitime.

Le mot ode, qui signifie exactement « chant magique » est aussi celui dont se servait l'Eglise grecque pour désigner les neuf parties du canon.

Chez les Égyptiens, qui ont fait un si grand usage de la magie et des talismans, il y avait plusieurs sortes de formules : le mot hosiou, qui désigne un groupe de ces formules, signifie i7cantation, non au sens général et vague, mais au sens précis de chant. Il peut être accompagné d’un déterminatif quien modifie la valeur ; maïs il a cette signification dansles cas qui nousintéressent et il indique, par extension, des récits qui primitivement furent chantés (2).

Et c’est dans toutes les civilisations que des remarques et des inductions de ce genre pourraient trouver leur place. Ainsi, dans l’Avesta (ensemble des textes sacrés de la religion zoroastrienne) il y a cinq poèmes ou groupes de poèmes, Gâthas, dont chacun est rédigé dans un rythme différent ; ces poèmes en vers, cités dans les autres parties de l’'Avesta comme contenant les textes les plus saints du livre sacré, sont d'une langue très archaïque de forme et de lexique : ils contiennent des particularités qui ne se retrouvent que dans la langue la plus ancienne de l'Inde, la langue védique (James Darmesteter). Or, Gâtha signifie chant, chose chantée.

Un simple mot atteste donc l’antériorité du chant sur les autres formes savantes du langage!

(1) Trachiniennes, v. 1001.

(2) Moret, la Magie dans l'Egypte ancienne (Leroux, 1907), p. 9; cf., du même, Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l'arch. égypt. et assyr., 1895,t. 1.

Page 1