SENS DU MOT MAGE
ὃ 5. — Sens ancien du mot faire.
S'il y a un mot banal, n'ayant plus aujourd’hui qu’une signification très générale, c'est bien le verbe faire, en latin facere. Or ce mot ἃ signifié autrefois « accomplir un rite magique », comme si la magie était à la fois un acte très populaire et même l'acte par excellence. Dans un sermon qui nous reporte aux premiers temps du christianisme, saint Irénée voulant distinguer le chrétien du païen, le caractérise de la manière suivante : « Il ne fait pas, à l’aide d'invocations aux anges et d'incantations. Nec invocalionibus angelicis facit, nec incantationibus. » Ce mot facere a le même sens dans Virgile (1).
Je rappelle que magie se dit, en bas-latin, factura ; en italien, fattura ; en portugais, feiligo ; et que Jacob Grimm a rapproché le mot Zaubern, qui signifie « enchanter », des expressions gothiques et anglo-saxonnes signifiant faire.
$ 6. — Sens du mot mage.
Pour terminer cette série de préliminaires, je préciserai les significations et les emplois successifs d’un mot dont l’histoire à elle seule pourrait résumer une bonne partie de mon sujet.
L'ordre dans lequel les témoignages sur le sens du mot mage nous sont parvenus ne correspond pas à l’ordre réel dans lequel les faits et les idées ont évolué, mais on peut grouper ainsi quelques observations, en allant, pour la clarté de l’exposé, de l’époque la plus récente à la plus ancienne.
10 Les mages sont des charlatans, diseurs de bonne aventure. Juvénal, dans le passage célèbre d'une des satires où il parle avec tant de mépris des Orientaux, place le mage à la fin de l’énumération des divers métiers (garçon de bain, augure, danseur de corde, médecin, mage) dont vit, à Rome, la grécaille en quête d’un morceau de pain. A-t-il voulu faire une antithèse violente entre le métier de mage et les autres ? C’est peu probable. Horace ne distingue pas le mage de ces sorcières qui offrent leurs philtres, capables de « délier les soucis », aux fils de famille malheureux en amour (2). Sophocle parle des mages comme de sorciers astucieux (3), et Euripide sembleles caractériser comme des « faiseurs » (4). — Remontons plus haut.
2° Les mages sont des professionnels qui interprètent les songes, prévoient et prédisent l'avenir. C’est ainsi que les comprend Elien (5), en se fondant, d’ailleurs, sur
(x) Egl°IIT, v. 77.
(ChOdes/L27,.22,; cf. Epist., Il, 1, 215.
(3) Œdipe Roi, 387.
(4) Oreste, 1497-
Cest var, 15:17.
des exemples futiles, et, plus sérieusement, Cicéron dans son traité sur la divination (1). Dans ce dernier texte, Cicéron se fait l'écho d'une tradition d'après laquelle les mages sont « les sages et les savants de la Perse ». Ainsi c’est après l’inspection des étoiles que les mages d'Orient vont saluer le nouveau roi des juifs qui vient de naître et sera le maître du monde. — Remontons encore plus haut.
3° Le mot « mages » désigne, dans le monde antique, par assimilation d'un cas particulier à plusieurs autres différents, ceux qui paraissent être les dépositaires autorisés des traditions de science et de sagesse. Ainsi Pline nous dit, à la suite de polygraphes antérieurs, qu'avant de constituer leur doctrine, les grands philosophes Pythagoras, Empédocle, Démocrite, Platon, avaient visité « les mages de la Perse, de l'Arabie, de l'Ethiopie et de l'Egypte (2). » — Remontons toujours.
4° Le mot & mage » est un nom de peuple ; il désigne une tribu des Mèdes (soumis à la Perse par Cyrus, au VI® siecle). Eschyle, dans sa tragédie des Perses, cite « le mage Arabos » parmi les ennemis tués à Salamine (3). Suidas, bien qu'il n’ait plus (au xe ou xime siècle de l’ère chrétienne) le sens des choses antiques, définit ainsi la magie : « l’invocation des Esprits bienfaisants, en vue d'obtenir d'eux quelque avantage », et il ajoute que le mot « magicien » vient, chez les Perses, du nom des indigènes, les mages.
50 Les mages sont des prêtres vénérés, représentatifs d’un peuple, ou d’une tribu. Strabon (liv. I) parle des prêtres égyptiens, chaldéens et mages qui doivent leur renommée à la supériorité et à l'excellence de leur sagesse. Dans son traité sur sis et Osiris, Plutarque expose la doctrine philosophique et la mythologie de l'ancêtre des mages, dont il place la vie cinq mille ans avant la guerre de Troie...
6° Les mages sont des prêtres qui, chez les Perses, pendant les cérémonies religieuses ont une fonction musicale déterminée. Après avoir dit que les mages font partie des Mèdes, Hérodote ajoute en décrivant le sacrifice chez les Perses : « Un mage se tient auprès de l’officiant et chante la fhéogonie, c’est ainsi que les Perses appellent leur chant liturgique ; sans ce mage et sans ce chant, la loi ne permet pas qu'on fasse un sacrifice (4). » Cette indication paraît se rapporter au fait le pus ancien.
Ainsi, par delà les déformations des basses époques, nous trouvons un type de savoir et de sagesse; plus haut encore, une fonction religieuse ; et, dans cette fonction, une spécialité du chant. Comment, de si haut, le « mage » est-il tombé si bas ? C’est ce qui ne saurait étonner un historien. Ainsi, la femme qui du marche-pied d’une roulotte, les jours de foire ou de fête, parle à l'oreille d'un villageois à l’aide d'un long tube de zinc, a peut-être pour ancêtre la pythonisse de Delphes.
Toute l'antiquité a cru que la magie avait eu la Perse pour berceau (5). Par là, elle n’expliquait qu’un petit nombre de faits. Le mot « mage » a été adopté dans tout l'Occident ; mais la chose qu'il désigne a pu
(1) De divin., 1, 23.
(2) Pline, XXV, 2.
(4) Hérodote, I, τοι.
(5) Sur ses origines égyptiennes, d’après la Bible, cf. Exode vu, 11 et vin, 7,