SENS DU MOT MAGE
avoir des origines indépendantes dans tous les pays, malgré les emprunts et les échanges incessants qui ont marqué le mouvement de la civilisation.
En restant dans le domaine de l'Histoire proprement dite, nous savons et nous affirmons que là même où ne pénètre plus la recherche expérimentale il y a des faits qui ne sont pas objets d’hypothèse, mais de certitude. De la vie des anciens, en effet, nous concluons sur beaucoup de points à celle des primitifs dont elle est l’héritière.
Pour le moment, résumons à l’aide d’exemples caractéristiques les faits d'observation, pris dans les périodes qui nous sont accessibles.
Il faudrait classer les observations qui vont suivre dans un ordre conforme à celui des besoins pour lesquels on s’est servi du chant magique. J'y renonce après l’avoir essayé ; si elle prétendait mettre un ordre rigoureux dans certains faits, la psychologie des primitifs ne pourrait être qu’une illusion de logicien.
Peut-être aussi conviendrait-il de grouper les faits historiquement et géographiquement. D’après les anciens, la magie serait née en Perse. D'après un moderne (le Danois Lehmann, 1898), elle se serait formée en Egypte et en Chaldée, d’où elle serait passée chez les juifs pour pénétrer ensuite la civilisation grecque, et plus tard les nations chrétiennes de l’Europe. Ce plan, ou tout autre du même genre, serait bon pour certaines monographies seulement. [l y a des traditions de peuple à peuple ; mais, en réalité, la magie musicale est partout chez elle : chez les Orientaux, chez les Latins, dans les nations finnoises et germaniques, dans les tribus sauvages des deux mondes. C’est l’océan, avec de grands courants à la surface et la stagnation dans les profondeurs.
En produisant quelques exemples, je ne songerai ni à faire une histoire de la magie, ni à épuiser cet immense sujet qu’est l'étude du chant magique. Je présente seulement, après un long voyage, quelques échanuillons, suffisants, je l'espère, pour donner une idée des pays visités. Tout dire serait impossible ; on en jugera par un témoignage.
Une Américaine — miss Flechter — a voulu savoir quelle place tenait la musique dans la vie publique et privée des Indiens, aux Etats- Unis. Pour cela, elle a eu le courage de s'installer chez eux pendant plusieurs années et de gagner peu à peu leur confiance, grâce à une sympathie profonde, pour entendre d’abord, puis recueillir leurs chants sur des cylindres phonographiques. Elle résume ainsi ses impressions : « Chez les Indiens, la musique enveloppe, comme une atmosphère, chaque cérémonie religieuse, tribale et sociale, et aussi toute existence individuelle. Il n’y a pas une phase de la vie qui ne
trouve son expression dans un chant. Le chant contient le rituel religieux ; il exprime la reconnaissance de l’homme pour la croissance des céréales, pour la possession des animaux comestibles, pour les puissances de l'air et des vents, pour le soleil fécondant. De génération à génération se transmettent les formules mesurées et cadencées qui donnent du courage au guerrier, permettent à l'esprit de s’élancer dans le domaine de l’avenir, ou consolent ceux qui souffrent dans la vie présente. Le chant anime les jeux des enfants, met du zèle dans les sports de l'adulte, permet à l'amant d'atteindre au cœur de l'amante, et au vieillard de se défendre contre la mort. La musique est comme le medium à l'aide duquel l'homme entre en communication avec ies Esprits invisibles qui dominent sa vie(r). »
Ce que dit Miss Fletcher des sauvages d'Amérique — les Omahas, les Dakotas, Otoes, Fonkas, Nez-Percés, etc., en notant chez eux les marques authentiques de l’universelle humanité, — nous pourrions l'appliquer, sans changer un seul mot, aux Grecs du temps d'Homère, et même du v° siècle avant notre ère, où les contemporains de Périclès représentent la plus brillante civilisation ; indifféremment, nous pourrions l’appliquer à tout autre peuple, comme aussi aux sociétés modernes.
Dans tous les pays et à toutes les époques, la musique a été l’expression ou l’adjuvant des sentiments collectifs, en même temps qu'elle a traduit ce qu'il y a de plus intime dans l’être humain. Mais elle a été quelque chose de plus; elle a eu une fonction très précise, déterminée par le pouvoir magique et singulier qu’on lui a toujours attribué, et à l'aide de laquelle on peut expliquer la place énorme qu ἘΠῈ a occupée et qu’elle occupe encore dans la vie humaine.
(1) À Study of Ohama indian music, by Alice C. Fletcher (dans les Archæological
and ethnological papers, du Peabody Museum, Université Harvard, Cambridge, mars 1893, p. 10).