CHAPITRE PREMIER
δι. — Le chant magique chez les Mexicains.
Nous voici dans un pays brûlé de soleil, au Mexique (Sierra Madra occidentale). Les pluies y sont bien abondantes ; mais l'altitude audessus de la mer est très considérable (2.070 m. à Mexico) et l'évaporation est extrêmement rapide; d'autre part, le sous-sol est poreux et laisse s’infiltrer les eaux. De juin à octobre environ, les cultures sont menacées d’un fléau : la sécheresse. Et l'alimentation populaire repose sur la prospérité des cultures ! Pour les indigènes, encore au premier stade de la civilisation, il y a un bien plus précieux que l'argent et l'or: c'est l’eau du ciel. Le dispensateur de la pluie est considéré comme un Esprit, un dieu tantôt bienveillant, tantôt avare. Ce dieu occupe la première place dans chaque panthéon local où 1] est honoré, comme chez les Otomites, avec le dieu de la chasse (Mizcoatl) ou, comme chez les montagnards du sud, Yapis ou autres, avec un dieu métallurgique (Xipe) (1). Pour fléchir le dieu de la pluie, il y a un moyen traditionnel : le chant magique.
Dans les deux élégants volumes qu’il a publiés à New-York en 1903, et où il raconte un séjour de cinq années au Mexique (2), l’ethnographe scandinave Lumholtz nous donne la mélodie à l’aide de laquelle on s'efforce d'obtenir la pluie. Elle se trouve au tome second de son Record, p. 18. La voici:
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{1) v. Dr Hamy, Annales du musée Guimet, conférence insérée dans le τ. XXV. (2) Unknown Mexico (New-York, 1903).
Cette mélodie, au point de vue du rythme et de la forme du dessin mélodique, paraît fort bien appropriée à son objet. Voilà bien une incantation, un carmen, ou une ἀοιδή. Les sauts d’octave du début, avec leurs points d’orgue, sont un appel, suivi d'attente et d'angoisse, aux choses d'en haut. La première idée mélodique, répétée trois fois (en matière de magie, ce nombre a une importance capitale), est une sorte de prière obstinée, presque impérative. La seconde idée — arpège descendant — ἃ ce qu’on appelle aujourd’hui une valeur « descriptive » ou imitative. Mais ce mot n’a pas pour un primitif le même sens que pour nous. Le musicien donne ici un schéma très rudimentaire de la chose qu'il veut oblenir. Désirant la pluie, il fait un arpège descendant, lequel est un geste signifiant une chose qui tombe. Ce geste, le chanteur le répète deux fois ; puis il reprend la formule de la prière initiale, encore reproduite trois fois. Il y a là un langage très expressif et très net, avec des types de forme qui, en matière de magie, ont toujours été d'usage très important : il veut agir par le semblable sur le semblable.