‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 27 sur 169 · CHEZ LES ÉGYPTIENS. L'HYMNE AU NIL · texte numérisé non relu

CHEZ LES ÉGYPTIENS. L'HYMNE AU NIL

est capable d'exprimer les divers sentiments (William Jones). Ainsi s'expliquerait que chaque saison ait ses chants particuliers.

La véritable explication est que chaque Rag était censé avoir une action sur la nature, et produire par lui-même les caractéristiques d’une saison. De là l'interdiction de chanter un air en dehors du temps prescrit, Sous peine d'amener de graves perturbations, contraires à ce qui était attendu. Une jeune fille ayant chanté innocemment, pour exercer sa voix, le Rag Maig Mullar, elle arracha aussitôt aux nuages une ondée bienfaisante qui rafraîchit tout le Bengale et préserva le pays des horreurs de la famine. Sir W. Ouseley, qui rapporte cette légende, ajoute que quand un Européen demande comment un tel fait est possible et pourquoi on n'use pas plus souvent de ce moyen pour préserver les fruits de la terre, on lui répond que le secret de ces chants est aujourd’hui perdu (1).

$ 5. — Chez les Égyptiens. L'hymne au Nil.

Dans l'antique Égypte, pays agricole par excellence, le roi, rendu responsable des saisons, était regardé comme capable de produire la sécheresse ou la pluie, parce qu’il était prêtre en même temps que souverain, et, comme tel, doué d’une voix toute-puissante et magique. Un texte fait connaître que, dans une circonstance où on a besoin de citernes, on lui rappelle que par sa voix il peut produire l’eau désirée.

Le document le plus intéressant et le plus ancien que je puisse citer est certainement l'hymne au Nil, analogue à une incantation pour la pluie.

Les premiers habitants qui ont pénétré dans le pays ont dû être frappés de phénomènes singulièrement étranges. Ils voient d'abord un fleuve dont les sources leur échappent et qui sort de deux gouffres insondables (entre Eléphantine et Philæ) ; ce fleuve change plusieurs fois de couleur : au moment où la végétation est desséchée par les vents ayant passé sur les sables du sud (juin), il a des eaux bleu clair; il augmente de volume, et, chargé des détritus des marais de Bahr-el- Ghazal, il roule des eaux verdâtres (que l’on prendra plus tard pour les

(1) L'attribution par les Hindous de chants spéciaux aux différentes saisons de l’année peut être rapprochée de la division du jour de 24 heures en six périodes, avec des chants particuliers à chaque période. Au temps du roi Akber, un musicien très habile, Mia Tonsine, ayant chanté en plein midi le Rag de la nuit, produisit aussitôt l'obscurité sur l’espace où portait sa voix. (Sir W. Ouseley.)

larmes d’Isis pleurant son époux) ; il augmente encore, et ses eaux se colorent d’un beau rouge, comme s'il roulait du sang ; il inonde ses rives, et avant de se retirer, y dépose un limon qui, pour les riverains, est la vie. Comment ne pas voir là un Esprit,une personne agissante, quelqu'un ?

L'hymne au Nil, tel qu'il a été traduit et commenté par M. Maspero en 1868, se présente à nous comme un échantillon de poésie lyrique et d’incantation magique très ancien. Dans les vers, le nombre des syllabes n’est pas constant, mais le texte est divisé en versets annoncés par uneécriture à l’encre rouge (1). Cet hymne, d’après la version qui nous est parvenue (2), appartient à une époque récente, où le culte du Nil est organisé brillamment, comme celui de Dionysos ou d’Adonis; mais 11 contient un passage où l’idée musicale est d’abord nettement indiquée, et où nous trouvons comme le souvenir de l’incantation primitive, d’où tout le reste du poème est sorti, par voie de développement oratoire ou d'amplification poétique.

Strophe XI. — Un chant de fête s'élève pour toi sur la harpe, avec l'accompagnement des mains. — Tes jeunes gens et tes enfants t’acclament, — et préparent leurs longues théories. — Tu es l’ornement auguste de la terre, — faisant avancer ta

barque à la face des hommes, — relevant le cœur des femmes enceintes, — aimant la multitude de tes troupeaux.

Dans la dernière strophe, on trouve, rythmiquement disposée, une série d'appels ou d’exclamations qui s'accordent bien avec le caractère impératif de l’incantation magique primitive :

Prospère (déborde !), allons ! Prospère, allons ! — ὃ Nil, prospère, allons ! — ὃ

Nil, prospère, allons ! — Pour les troupeaux et pour les vergers ! — Prospère, allons! ὃ Nil, prospère, allons !

Chez les Nègres de l’Afrique centrale, le féticheur (ganga, chitome) a aussi des chants pour faire tomber la pluie.

8 6. — Croyance des Grecs et des Latins.

Chez les Grecs, nous trouvons la même croyance fondamentale, sans barbarie cultuelle comme au Mexique, avec toute la poésie que peut donner à ses mythes un peuple artiste. Pour eux, la pluie est

(1) Œuvre d’un scribe (Ennana) auteur du Conte des deux frères. (2) Il y en a deux exemplaires, dont les variantes attestent l'existence d'un modele ancien.

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