‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 28 sur 169 · CROYANCE DES GRECS ET DES LATINS · texte numérisé non relu

CROYANCE DES GRECS ET DES LATINS

quelqu'un ; c’est l’idée que je vois derrière la formule du vieil Homère, qui ne dit pas : « 1] pleut », mais : « Zeus pleut » (1). Zeus, c'est toute la vie atmosphérique. Empédocle, bien qu'il soit très postérieur {v° 5. av. J.-C.), indiquait un des articles du programme de la magie musicale quand il disait : «Tu changeras la pluie d'orage en sécheresse pour les hommes, ou bien de la sécheresse d'été tu feras sortir la pluie salutaire aux arbres, et rafraîchissante (2). » Plus particulièrement, la pluie avait pour personnification les Hyades, auxquelles on avait constitué une gracieuse légende. Malheureusement, nous n’avons surelles que des témoignages appartenant à une période où les croyances primitives ne subsistaient plus que dans le bas peuple, et où le sens exact des mythes était perdu. Mais dans cette partie de la mythologie antique, aussi confuse que la plupart des autres, voici une belle idée à recueillir.

Pour les Grecs, sensuels et poètes à la fois, la pluie qui féconde les champs, c’est l'hymen du ciel s’unissant à la terre. Le désir (Erôûs) pousse le Ciel à pénétrer la Terre ; le désir pousse la Terre à recevoir le Ciel. La pluie est nuptiale (id. dans la Nouvelle-Zélande). Les fruits de cette union grandiose sont l’herbe que paîtront les troupeaux, les céréales, la belle végétation des arbres. « De tout cela, c’est moi qui suis la cause.» Qui parle ainsi? Aphrodite, dans un fragment d'Eschyle (3) ; Aphrodite, qui est la déesse de la fécondité printanière parce qu'elle règne en maîtresse souveraine sur le cœur des vivants, bêtes, hommes et dieux, sur toute la nature. Or, il y avait des hymnes à Aphrodite ; on l’invoquait ; on la chantait. Au début de son Hippolyte, Euripide lui fait dire : « J'ai beaucoup de noms, » froide formule qui ne fait peut-être allusion qu’au grand nombre de villes qui avaient élevé un temple à la déesse, mais formule qui est comme le reste glacé d’une ardente croyance primitive et très générale, attestée par des hymnes.

Ces idées grecques de magie sont passées chez les Latins. Lucain dit, en parlant des incantations d'une magicienne de Thessalie, qu’elles déchaînent une pluie diluvienne, dissimulent Phœbus derrière des nuages, et font gronder la foudre à l'insu de Jupiter lui-même :

.… omnia complent 1mbribus, et calidoproducunt nubila Phæbo, Et tonat ignaro cœlum Jove !.…

(1) Zliade, XII, 25 ; Odyssée, XVI, 457.

(2) Edit. Mullach (Fragmenta phil. græc., p. 14, collection Didot).

(3) Danaides, 11. — Dans les Choëphores, Clytemnestre, racontant l'assassinat de son mari, parle de cet hymen du Ciel et de la Terre.

Sous la plume de Lucain, tout cela n’est sans doute que de la littérature et de la rhétorique ; mais c’est en gros un témoignage de superstitions populaires.

Sénèque (1) dit que la grossière antiquité (romaine) croyait qu'on pouvait attirer ou repousser la pluie par des chants (attrahi cantibus imbres et repelli,, Si l’on veut avoir une transposition de cette idée, devenue abstraite, ou sa réduction au rôle de simple métaphore (phénomène que nous aurons plus d’une fois l’occasion de constater), on peut citer, dans la liturgie catholique, l’introït du 1v° dimanche de l'Avent : « Rorate cœli desuper, et nubes pluant justum. Laissez tomber votre rosée d'en haut, cieux; que des nuages tombe une pluie de justice ! »

Voici un fait voisin, assez curieux. L'auteur arabe du Livre pour adoucir le temps par la connaissance des airs (le Caire, imprimerie Tewfikich, 1319 H.,p. 7), dit que « si une source est peu abondante et qu’on veuille l’augmenter, il faut choisir sept garcons beaux, sachant bien jouer du ’oud, connaissant bien le rythme, et doués d’une belle voix. [ls jouent, bien ensemble, un air particulier pendant trois heures ;

et la source se met à couler, de sorte que leurs pieds en sont mouillés. »

$ 7. — La magie musicale et le beau temps. Les Indiens. Les Orientaux.

Tout autant que la pluie, le soleil est nécessaire à la vie et à la fécondité du sol. A l’homme, il faut tour à tour du sec et de l’humide ; toute l'existence des fruits de la terre est suspendue à ces deux états de l’atmosphère. Quelle est la loi qui les détermine ? Comment peut-on obtenir l’un ou l’autre ? Le savant moderne ne le sait pas, mais le primitif n’a pas d’hésitation en matière de météorologie : il possède une doctrine ; il sait que le beau temps et l'orage, comme le chaud et le froid, la lumière et l'ombre, l’abondance et la disette, sont des Esprits, et que l'on doit traiter ces Esprits par des incantations.

La personnification du soleil a été si universelle et le lyrisme que cette idée a provoqué est si abondant que quelques indications suffront.

Chez les Indiens Ojibwa, au cours d’une cérémonie d'initiation (midè-

(1) Queæst. nat., 4, 7.— Cf, le Ps. cxLvi, 7.

Page 1