‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 33 sur 169 · COMMENTAIRE DE CE CHANT · texte numérisé non relu

COMMENTAIRE DE CE CHANT

le caractère d’une opération de magie, où les effets obtenus sont hors de l’ordre commun.

3° Remarquons cependant qu'il s’agit, en somme, d’une prière à la Vierge : Notre-Dame, aidez-moi à cette heure... Or, une incantation n’est pas une prière ; elle est un commandement. Un chrétien du xvi® siècle aurait été probablement fort étonné, peut-être même scandalisé, si on lui avait dit qu’en chantant un hymne à la Vierge, 1] agissait comme un magicien. La vérité, c'est que nous sommes ici sur une limite de la magie et de la religion, à un point où toutes les deux se touchent, se pénètrent, restent à peine discernables. Un tel fait justifie cette opinion, que les cultes religieux, dans leur partie formelle, ont la magie pour origine. L'usage du chant sert de lien entre les deux séries d'actes et atteste leur parenté.

J'ai à relever encore d’autres particularités intéressantes.

4° Jeanne d’Albret ne s'adresse pas à « la Vierge », mais, ce qui est tout différent, à une sfatue particulière de la Vierge, à Notre-Dame qui est « au bout du pont ». Cette statue, sur laquelle on peut agir à distance, est «illustrée de miracles » et de miracles spéciaux, distincts de ceux que peuvent produire les Vierges en marbre, en plâtre ou en bois, qui sont placées ailleurs. C’est l’image elle-même, et non la personne morale et divine, qui est l’objet du chant. Ceci est encore de caractère magique, car les primitifs n’ont pas fait de distinction entre la représentation figurée d'une personne et l’être moral de cette personne.

5° L’ancienneté de ce genre d’incantation est attestée ici par des preuves diverses.

Nous sommes d’abord en plein xvi° siècle, c’est-à-dire à une époque où l'esprit critique a fait d'immenses progrès, et où la civilisation est déjà très avancée. Pour qu’une superstition de ce genre, contraire au mouvement des idées, apparaisse en pleine Renaissance, il faut qu’elle s'appuie sur une tradition d’origine lointaine. C’est une force conservatrice qui, pour n'être pas détruite par les forces révolutionnaires en travail autour d’elle, doit avoir son point d'appui dans un passé très reculé. J'ose dire, pour ce motif, que plus un document sur la magie est de date récente, plus il est ancien.

6° Nous voyons qu'il s’agit ici d’une superstition populaire, car au lieu d’être en latin, comme dans les prières liturgiques, les paroles sont en patois béarnais ; cela est significatif. Remarquons encore ceci : on a dit assez souvent que les pratiques de magie n'avaient été recherchées que par le bas peuple, qu’on les trouvait seulement dans les régions inférieures assez troubles et suspectes de la vie sociale, et on s’est

même autorisé de ce fait pour les négliger ou ne pas leur accorder une place sérieuse dans l’histoire générale. Ici cependant, c'est dans le palais ou le château d'un souverain qu’apparaît la magie : c’est un roi, c’est une princesse qui croient que par l’usage d’un certain chant, l'acte tragique de l'enfantement, où la vie est retardée par une menace de mort, peut devenir une création rapide et sûre de force et de beauté. Il s’agit donc d’une croyance générale qui règne du haut en bas de la société. Le christianisme a pu édifier sur elle des dogmes et des idés morales d'ordre élevé ; mais, dans la pratique, il n’a fait que prendre à son compte d'anciens usages de magjie.

7° Il y a aussi une preuve purement musicale de l’ancienneté de ce chant, anonyme comme les œuvres populaires. La mélodie est construite sur la gamme de fa à fa avec 4 bémols. C’est une transposition de la gamme diatonique de /a à la, que les musiciens du xvi° siècle appelaient dorius remissus, ceux du moyen âge « ton plagal du premier ton authentique (ré) », et ceux de l’antiquité « mode hypodorien ». Cette transposition de la gamme sur l'échelle de fa avec 4 bémols est conforme à l’usage antique. Les Grecs en effet avaient de bonne heure, pour plus de commodité, réalisé tous leurs modes sur l'échelle de fa, en variant l’armure.

Enfin, bien avant le xvi‘ siècle, nous trouvons l’incantation pratiquée dans les circonstances que nous venons de voir.

$ 3. — Croyances des anciens. Légende d’Alcmène.

Chez les Latins, il y avait une déesse qui était censée présider aux naissances : elle s'appelait Lucine. Varron dit qu'on la nommait ainsi parce qu’elle donnait la lumière (/ux) aux nouveau-nés (Sur les monnaies de la ville d'Œgion, la divinité grecque correspondante est représentée un flambeau à la main).

A la rigueur, il nous sufhrait de savoir qu'il y a eu une déesse dotée de ces attributions pour en conclure qu’elle était invoquée par les moyens traditionnels. Une divinité pour laquelle on ne ferait ni incantations ni prières est un phénomène que l’histoire ne trouve nulle part dans le monde gréco-latin. Des invocations dont Lucine était l’objet, nous avons un témoignage curieux. Le roi Servius Tullius avait institué pour elle une sorte de trésor sacré. Les parents qui venaient d’avoir un enfant étaient tenus de verser dans ce trésor une pièce de monnaie de valeur déterminée, pour montrer leur reconnaissance à la déesse

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