‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 34 sur 169 · CROYANCES DES ANCIENS. LÉGENDE D'ALCMÈNE · texte numérisé non relu

CROYANCES DES ANCIENS. LÉGENDE D'ALCMÈNE

qui avait favorisé la venue d’un garçon ou d’une fille (donc ils l'avaient invoquée). Moyen ingénieux de procurer des ressources à l'Etat, et opposé à la tendance moderne qui est de dégrever d'impôt les familles nombreuses (1) !

De plus, nous savons que l'intervention de Lucine était sollicitée à l’aide du chant.

Nous en avons un curieux exemple dans la légende d’Alcmène, racontée par Ovide (Mélam. IX, v, 289 et suiv.) qui reproduit une tradition grecque. La femme d'Amphitryon invoque Lucine, qui répond à l'appel ; mais Lucine est prévenue et corrompue par Junon, irritée de l’adultère de Jupiter, et désireuse de se venger en faisant souffrir sa rivale. Lucine dit un « carmen » mauvais, et aussitôt la naissance des deux jumeaux est retardée :

.… tacita quoque carmina voce Dixit, et incertos tenuerunt carmina partus.

Il y avait aussi des chants magiques pour provoquer la grossesse. Aujourd’hui, certains jeunes ménages qui croient la nature hostile ont le choix entre des pèlerinages spéciaux ; autrefois, on avait recours à des mélodies. C’est encore Ovide qui nous le rappelle: « Tu ne deviendras mère, dit-il, ni par une prière, ni par un chant magique. »

Nec prece nec magico carmine mater eris.

Dans son livre sur la cérémonie Æako (p. 267), miss Fletcher note les chants des Indiens d'Amérique pour avoir des enfants nombreux.

Chez les Scandinaves, superstitions analogues ; il y avait des runes de l’enfantement (biarg-runar) parmi ceux que Brynhild enseigna à Sigurd après avoir été délivrée par lui.

Dans le T'héétète, Platon parle des sages-femmes qui, par leur chant, peuvent alléger les souffrances. Le chant magique pouvait hâter et faciliter l’accouchement, ou bien l’arrêter.

Sur une stèle égyptienne du British Museum, une femme raconte sa vie de famille ; elle nous apprend que n'ayant que trois filles — ce qui désolait le grand prêtre, son mari — elle adressa une prière au dieu Imhôtp, fils de Ptah, « donneur de fils à qui n’en a point ». Le dieu apparut en songe à l'intéressé, exigeant « une construction parfaite

(1) Lucine mentionnée dans Plaute, Aul., IV, vu, 11; Truc., IL, v, 23 ; Térence, Andr. III, 1, 15; Adelph., III, 1v, 40; Horace (carmen sæculare): Lenis Ilithy ia, tuere maires,

dans un sanctuaire sacré » et en échange donna le fils souhaité. Ici, le chant magique ne paraît pas jouer de rôle; mais la prière doit être

considérée comme une forme amoindrie de l'incantation, et comme lui ayant succédé.

δ. 4. — Quelques idées des Grecs sur le même sujet.

Chez les Grecs, l'équivalent de Lucine, c’est Ilithyia, déesse de la naissance. Elle est mentionnée pour la première fois dans l’Jiade ; sans m'y arrêter trop longtemps, je signalerai un fait qui confirme une des idées servant de base à la théorie de la magie chez les primitifs.

Les douleurs maternelles dont la naissance de l’être humain est accompagnée,sont comparées par Homère à un trait acéré qui perce et qui déchire. Ce trait, dit-il, est lancé par les Ilithyies (Εἰλεϊθυιαι). Le nom qui désigne ces Ilithyies (formé des verbes εἰλέω et θύω) n’est pas autre chose que la personnification des douleurs elles-mêmes dont ce nom exprime l’idée. Elles n’ont pas encore le caractère de divinités secourables ; ce sont plutôt des divinités fatales dont la femme ne saurait éviter la présence (Decharme) ; elles sont les témoins nécessaires ou la cause d’une crise, rien de plus. Ce sont des souffrances réelles personnifées, identifiées à des Esprits.

Dans la suite, ce groupe d'Esprits se simplifie : il se réduit à une seule personne, Ilithyia, fille d'Héra et de Zeus, sœur d'Hébé et d’Arès, sur laquelle on agit par l’incantation comme sur les autres divinités.

Il y a là deux périodes distinctes, celle de la magie et celle de la religion, la seconde faisant visiblement suite à la première. L'ordre des faits est le suivant :

1° Le primitif, observant des souffrances qu'aucune blessure extérieure ne justifie, leur donne un caractère mystérieux (d’ailleurs, le christianisme lui-même les a rattachées à une loi religieuse : {u enfanteras dans la douleur) ; il les attribue à un Esprit, il les confond même avec cet Esprit, sur lequel il cherche ensuite à agir par l’incantation.

2° Plus tard, cet Esprit est en quelque sorte promu à la dignité de dieu personnel : on lui crée une légende, on organise autour de lui un culte régulier où l’incantation perd son caractère impératif et devient une prière chantée. C’est la période du paganisme.

3° Enfin apparait la religion chrétienne : elle change les dogmes, la morale, l'orientation générale des idées, mais elle ne peut pas détruire certaines superstitions populaires ; comme nous l'avons vu, dans le récit de Févin sur la naissance d'Henri IV, elle se les assimile.

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