‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 35 sur 169 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

$ 1. — Observations générales. Un mot sur une hypothèse de Darwin.

Il y a eu des incantations d’amour (1) ; cela est certain. Autrefois, des hommes ont cru que par une certaine musique or pouvait se faire aimer ; ils ont cru qu'un homme ou une femme pouvaient triompher de l’aversion, ou de l'indifférence, ou de l’infidélité que l’un des deux rencontrait chez l’autre; que certains chants étaient un moyen assuré de créer ou de rétablir l’union de deux cœurs. Ici encore, nous nous trouvons en présence d’un fait général et profond ; 1] nous est connu sans doute grâce à des documents d’époques relativement récentes, mais des documents qui sont eux-mêmes le signe ou la survivance d'idées fort anciennes, de telle sorte qu’en les interprétant nous remontons, par une induction légitime, aux siècles les plus lointains. Donner des dates, il n'y faut pas songer ; il me suffit de dire que nous sommes ici, comme dans les sujets antérieurement traités, à la fois aux débuts de l’histoire musicale et aux débuts de l’histoire de la civilisation.

Avant toute analyse, je dirai qu’en elle-même cette idée de l’incantation d'amour n’arien qui soit de nature à nous surprendre, car, sans pouvoir être rattachée à une superstition équivalente des modernes, elle est assez conforme à la conception de l’art musical que nous avons encore aujourd'hui. Depuis quatre siècles, la musique a des fonctions bien diverses : elle fait tout ce qu'elle veut ; elle traduit, au moyen d'images, les moindres nuances de tous les sentiments ; elle est le langage de la fantaisie ; elle fait même de la couleur, à la manière des peintres. Mais il est certain qu’elle excelle surtout à exprimer la tendresse ; presque tous les grands compositeurs se sont accordés à dire qu’elle est avant tout « le langage du cœur ». C’est l'opinion de Wagner, pour ne citer que celui-là. On connaît aussi la définition de Schumann: Kunst der

(1) J'en parle à cette place, car j'estime que, chez les primitifs, c’est la maternité qui a créé l'amour.

Innerlichkeit. La musique est « l’art de l’'intériorité », c'est-à-dire l’art éminemment expressif de la vie intime, de ce qu’il ya de plus personnel dans la personne et de plus senti dans le sentiment. Il n’est pas inutile de rappeler aussi, en parlant de l’amour, que la musique ἃ des effets physiologiques ; non pas des effets directs, comme l’ont prétendu certains savants, — des effets analogues à ceux que produisent une piqüre, le contact d’un objet brûlant ou glacé, — mais des effets indirects, par l'intermédiaire de l'imagination. Tout le monde sait que le moral a une influence sur la vie physique ; or la musique agit sur le moral; elle peut donc avoir une action indirecte sur la sensibilité, sur le système nerveux, sur l’être physique. Voilà deux ordres de faits qui nous aident à comprendre que les primitifs aient attribué à certains chants la vertu dont j’ai à parler.

Je pourrais donner à cet exposé une préface qui nous ferait remonter encore plus loin — et plus bas — que les débuts de la civilisation, en rappelant d'abord la célèbre et admirable hypothèse de Darwin sur les origines de la musique. Dans son livre The Descent of Man (1871, τ. 11), Darwin signale un fait très intéressant: c’est que, chez les animaux, à une certaine époque de l’année, le chant et d’une facon générale les manifestations vocales sont un des moyens dont se sert le mâle pour attirer à lui, pour séduire la compagne qu’il cherche. Ainsi quand il veut fonder une famille, l'oiseau mâle, comme le coq de bruyère ou l’oiseau de paradis, ne se borne pas à étaler la richesse de son plumage et à prendre ce que les naturalistes appellent « la parure de noces »: il se fait entendre, il use de sa voix, il émet des sons qui forment un enchaînement plus ou moins mélodique, et qui constituent, dans l'espèce, un art de la séduction. Les rossignols se livrent à de véritables concours.

Si cette vue est exacte, on peut dire que la femelle, au moment où elle entend le chant et se laisse séduire à lui, est sous l'influence d’une sorte d'action magique, — à moins qu'on ne lui suppose un sens esthétique capable de goûter une mélodie pour elle-même! Or, d’après Darwin, l’homme continue l’animal ; 1] en est le développement supérieur, mais il se rattache encore à lui par certaines hérédités foncières dont nous n'avons plus conscience. Nous aurions donc là une sorte d'explication naturaliste et historique de ce rôle de charme étrange et troublant que la musique a toujours rempli dans les sociétés humaines.

$ 2. — Le chant magique employé par les anciens pour l'élevage.

Comme transition entre cette théorie de Darwin et les faits les plus importants de mon sujet, je signalerai que les anciens se servaient de la musique pour provoquer l’accouplement chez les animaux soumis à l'élevage. Ils employaient même pour cela des airs qui paraissent avoir été fixés par une tradition. Une origine divine leur était attribuée. On lit en effet dans un chœur de l’Alceste d'Euripide à propos d’Apollon obligé de servir comme berger chez Admète :

« Ο maison hospitalière et libérale d'Admète! Apollon Pythien, à la lyre harmonieuse, daigna t'habiter ; il ne rougit pas de devenir berger sous ton toit, et, conduisant tes troupeaux sur le penchant des collines, il leur sifflait, sur la flûte champètre, les airs par lesquels les pâtres les invitent à l’amour.

« Attirés par ses accents, on vit paître auprès d’eux leslynx tachetés ; on vit accourir des bocages du mont Othrys, la troupe fauve des lions ; autour de ta lyre, ὃ

Phæœbus, bondissait le paon à la peau nuancée, s’élançant, d’un pied léger, au delà des sapins à la haute chevelure, pour venir entendre tes doux accords. »

C’est une légende toute voisine de celle d'Orphée. Arrivons aux sociétés humaines.

$ 3. — Le chant magique et l'amour. Un texte égyptien.

Il y a eu un art oral de la séduction qui avant d’être livré à tous les caprices de la fantaisie et de l'invention individuelles, a été une science, fixée par des règles précises, toujours pratiquée en vue d’un but positif à atteindre, et non pour le pur agrément de l'imagination. Cette science se présente à nous sous deux formes : musique ou bien poésie (langage simplement rythmé). Mais la seconde de ces deux formes dérive de la première ; la poésie n’est qu’une musique privée d’une partie de ses ressources : c'est une musique appauvrie et réduite, qui suppose l’usage antérieur du chant, comme je vais essayer de le démontrer. Je prends mon premier texte dans la civilisation égyptienne, en me servant d’une traduction donnée par M. Maspéro.

Le papyrus de Turin et le papyrus Harris contiennent des Chants d'amour qui font parfois songer au Cantique des cantiques et dont

quelques-uns paraissent être des spécimens d'incantation :

« O mon bel ami, mon désir, c’est que je devienne maîtresse detes biens en qualité d'épouse ; c’est que, ton bras posé sur mon bras, tu te promènes à ton gré

θο LE CHANT MAGIQUE ET L'AMOUR

[car alors] je dirai à mon cœur qui est dans ton sein [mes] supplications. [Si] mon grand ami ne {vient pas] durant la nuit, je suis comme qui est au tombeau ! Or toi, n'es-tu pas la santé et la vie, celui qui transmet [les joies] de la santé à mon cœur qui te cherche ? » (Maspéro).

Autour de ce texte, Je vais grouper quelques témoignages empruntés à des sources diverses : l'antiquité classique, les peuples du Nord de l'Europe, l'Amérique, le folklore français.

$ 4. — Le chant magique et l'amant infidèle. Chez les Grecs.

L'incantation d'amour agit à distance, loin de celui ou de celle qui en est l’objet ; c’est là un de ses caractères magiques.

On connaît la pièce classique où la magie est mise au service de l'amour : c’est la deuxième idylle de Théocrite (fin du im siècle avant l’ère chrétienne). Simétha, séduite puis abandonnée par Delphis, s'efforce de reconquérir l'infidèle à l’aide d’ « incantations ». Ce dernier mot est celui dont se servent tous les commentateurs, bien qu’à vrai dire le poète emploie, pour caractériser l’ensemble de l’opération, des termes qui n’impliquent pas l’usage du chant. Le rite est caractérisé par l’invocation à Hécate (la Lune, en rapport avec les Enfers), par le philtre, la laine rouge, le laurier qui brûle sans laisser de cendres, la cire qu'on fait fondre, le gâteau qu’on laisse se consumer sur le feu, et le rhombos dans lequel, étant donné le caractère imitatif de presque toutes ces cérémonies, je verrais volontiers un disque qu’on lançait en avant, d’un geste vif et bien calculé, avec effet de retour (1) ; mais lidée musicale ressort avec évidence de la composition du morceau: il est impossible à un musicien de ne pas la reconnaître dans la division du langage de la magicienne en couplets, tous terminés par un vers-type servant de refrain, comme celui qu’on trouve dans l’idylle de Virgile:

Ducite ab urbe domum, mea carmina, ducite Daphnim.

Un refrain de ce genre atteste l'existence antérieure d'une poésie chantée, où le rythme musical était si important, que le poète, alors même qu'il fait œuvre d'homme de goûtet de littérateur savant, destinée à être lue, ne peut s'empêcher de le prendre comme base de son travail. Les rites manuels ont remplacé les rites oraux ; mais la forme de ces

(1) Je dois dire cependant que le rhombos est employé dans d’autres cas qui autorisent difficilement cette inteprétation.

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