LA CHANSON MAGIQUE ET L'AMOUR CHEZ LES ROMAINS G
derniers a été maintenue. Il y a d’ailleurs, dans lidylle de Théocrite, un vers (le 91°) où l’'amoureuse délaissée dit que pour ramener à elle son amant elle a déjà eu recours à toutes les magiciennes et à leurs chants magiques.
Ce mot de chant est celui dont se sert Lucien, dans son 4° Dialogue des courtisanes, en parlant des magiciennes de Thessalie qui savent « faire adorer la personne qu’on haïrait le plus ». Ces Thessaliennes paraissent avoir eu une spécialité. Lucain (VI, 452) parle d’un amour qui a pénétré un cœur jusqu'alors insensible, non par une volonté du destin, mais « grâce aux charmes des Thessaliennes ». Il dit que certaines incantations peuvent embraser les vieillards les plus austères.
Ovide fait dire à Médée se plaignant de l'impuissance de son art à lui rendre le cœur de Jason, que ses chants eux-mêmes, ses philtres et son art l’abandonnent :
Ipsi me cantus, herbæque artesque relinquunt.
C'est précisément au pouvoir d’un chant magique qu'elle a cédé ellemême (Pindare, Pyth., iv, 385 et suiv.), lorsque Jason lui a fait oublier ses parents et désirer la Grèce.
Dans l’Hippolyte couronné d'Euripide, la nourrice demande à Phèdre, malade d'amour, de rétablir sa santé, et elle ajoute : « Il y a des chants magiques pour cela (1). » Euripide ne croyait guère ni à la religion, ni à la magie. Il reproduit donc une pensée générale qui dépasse la sienne ; à ce titre son témoignage a une valeur particulière.
$ 5. — La chanson magique et l'amour chez les Romains.
Les poètes du siècle d’Auguste, dans le récit plus ou moins romanesque de leurs amours, font intervenir à chaque instant l'idée de chant magique avec celle de philtre, mais de facon moins sérieuse, bien qu'ils restent pour nous très instructifs. Tibulle (Ælégies, I, 2) aime une jeune fille, Délia, que surveille jalousement une sorte de Sganarelle ou de Bartholo tyrannique. Pour lui fournir les moyens de tromper cette surveillance, il lui raconte ceci : je suis allé voir une magicienne; elle
(1) V. 478. On a rapproché de ce passage les vers d'Horace (ÆEpist. I, 1, 33) : Fervet avaritia miseraque cupidine pectus?
Sunt verba et voces, εἴς...
Verba, les préceptes des philosophes ; voces, les incantations.
m'a donné une formule qui est souveraine. « Lis-la trois fois, et crache trois fois (sic) après l'avoir dite. Aussitôt, ton gardien deviendra incapable de voir ce que tu fais avec moi. Il deviendra aveugle, mais d'une cécité partielle : si tu le trompais avec un autre que moi, il s’en apercevrait immédiatement. » Tout cela, c’est sans doute du badinage ; mais voyez comme les poètes les plus légers, tout en faisant de l'esprit, nous renseignent sur des traditions positives qui les dominent et qu'ils suivent à leur insu ! Dans la seconde des recommandations qui accompagnent l'envoi par le poète de la formule magique
(ter cane), ter dictis despue carminibus,
« crache trois fois », il y a le souvenir évident d un usage, singulier pour un moderne, qui remonte aux Assyriens, lesquels, en matière de magie, attachaient une grande importance aux excrétions de la bouche (Fossey) (1). Ce fait étant reconnu et admis, nous avons le droit d’interpréter d'une façon analogue le mot chante, qui est dans la première recommandation, et de dire qu’il se rapporte, lui aussi, à un ancien usage réel: ter cane. A l’époque de Tibulle, ce mot était employé à propos de vers qu'on écrivait et qu’on lisait sans être le moins du monde musicien ; mais 1] désigne des formules qui, primitivement, étaient chantées. Cela ne saurait être douteux.
Dans l'antiquité, pour produire l’ardeur des sens, on usait bien de philtres où de certaines sécrétions, comme cet hippomanes dont parle Juvénal, mais un «carmen » était nécessaire pour lui conférer son pouvoir. Il faut croire qu'on abusait de ces pratiques, car le code théodosien (2) juge nécessaire de condamner les enchantements, incanlamenta, dont le résultat est de tourner les gens chastes à la débauche.
$ 6. — Chez les septentrionaux.
Dans les civilisations du Nord de l'Europe, les choses ne se passaient pas autrement que chez les peuples du Midi. Ainsi, chez les Scandinaves, aussitôt qu'un jeune homme aime une jeune fille, s’il ne peut arriver à ses fins, soit parce qu’elle est indifférente ou que la volonté des parents est hostile, 1] a recours aux runes (Pineau).
(x) Elles étaient restées en usage dans la médecine magique (Marcellus, De medicamentis, VII, 171, 192; XX VIII, 74, et passim). (2) 1v° siècle de l’ère chrétienne, au titre XVI, de maleficiis.