CHEZ LES SEPTENTRIONAUX
Sans doute, les runes sont des caractères, des lettres qu’on écritsur un objet matériel, et qui agissent le plus souvent par contact; mais ces signes graphiques n’ont aucune force sans la formule qu'on chante au moment où on en fait usage : d'où l'expression fréquente, « jouer des runes ». Voici quelques faits tirés des chants populaires qu'a traduits récemment M. Pineau. J'en choisis quatre qui sont caractéristiques.
1° La fille d'un nain veut attirer à elle par sa musique — tout comme Lorelei ou les Sirènes — un chevalier chasseur qui passe dans la forêt; du même coup, elle charme les choses et les êtres environnants ; c’est comme un réseau d'harmonie où toute la nature se trouve prise :
Elle se reposait sous le tilleul si vert, — une harpe d'or elle avait à la main : — « là-bas j'aperçois sire Tœnne chevauchant, — il faut qu'il vienne à nous.
« Asseyez-vous, mes filles si belles, — aussi mon petit page : — pendant que je jouerai les runes, — en fleuriront les champs et les prés. »
Et elle joua les runes, — que la harpe en résonna au loin ; — les bêtes sauvages qui étaient au bois — en oublièrent de sauter.
L'oiseau qui était perché sur la branche, oublia de chanter ; — le petit fauconqui était au bois, — il en battit des ailes.
En fleurirent les champs, de feuilles se couvrirent les branches : — tel était le pouvoir des runes. — Sire T'œnne donna de l’éperon à son cheval, — il ne put pourtant
pas échapper.
2° «II n’est personne, dit Habor le pilote, que je ne puisse séduire par mes runes, que ce soit fille ou femme »; et il inspire à une damoiselle un amour irrésistible pour une personne qu’elle n’a pourtant jamais VUE...
3° Parmi les innombrables victimes de ces incantations d’amour, la plus touchante estla petite Christine, dans un récit qui fait songer au début du Cosi fan tutte de Mozart.
Un jour, sire Pierre et sire Oluf causent à table. Sire Pierre se met à se vanter, et jure qu’il n’est jeune fille au monde qu'il nese fasse fort de séduire, grâce à ses runes. Oluf le défie de faire succomber sa fiancée ; mais sire Pierre joue de sa harpe, sonne de son « lur »; et l'effet se produit aussitôt : petite Christine, traversant les bois, va frapper à la porte de Pierre, — qui refuse de la recevoir. Elle retourne alors auprès d’Oluf, se met au lit, un grand chagrin au cœur ; mais, au premier sommeil de son époux, elle s'échappe de ses bras... « Honte au lur doré de sire Pierre! dit la chanson ; il trompe tant d’honnêtes fiancées ! — Honte à la harpe d’or si rouge de sire Pierre ! — Elle séduit tant d’honnètes jeunes filles !» On dit avec plus de scepticisme narquois, dans une opérette du xix siècles
Pedro possède une guitare,
Une guitare bien bizarre,
Qui jusques au fond des familles S'en va troubler les jeunes filles!
4° A la magie de séduction se rattachent les légendes concernant les nixes, esprits des eaux, dans les poèmes danois etsuédois. Aux îles Feroé, les hommes qui entendent chanter la « Havkone » doivent, comme Ulysse devant les sirènes, se boucher les oreilles : sinon, ils de viennent fous et se jettent dans les flots pour aller rejoindre la séductrice.
En revanche, les Esprits eux-mêmes sont parfois obligés de céder à l'influence irrésistible de la musique : ils s’attendrissent et rendent leur proie. Aïnsi la fiancée de Wellemand pleure ses deux sœurs qui, le Jour de leur mariage, se sont noyées, attirées par les nixes. Elle-même subit bientôt un sort identique, et, prise au piège, tombe dans un torrent. — Va me chercher mes cinq harpes d’or, dit aussitôt Wellemand à son page. — Il joue, près du torrent. Le nixe, au fond des eaux, l’entend et se voit contraint de paraître :
ii monta du fond, — avéc la fiancée de sire Wellemand à sa gauche. Et pas sa fiancée toute seule : il avait aussi ses sœurs si jolies !
$ 7. — La sérénade d'amour chez les Indiens d'Amérique.
Les Peaux-Rouges et les sauvages éprouvent les mêmes sentiments que les civilisés; ils les expriment d’une facon incomplète, mais parfois assez belle. Voici deux faits à rapprocher de ceux que j'indiquais tout à l'heure.
Miss Fletcher a publié un certain nombre de chants d'amour recueillis chez les Indiens de la tribu Omaha. Elle en donne une explication qui fait songer à la théorie de Darwin.
La tente d'un Indien recoit la visite de très peu de personnes, en dehors des parents du père et de la mère ; et comme, chez les Omahas, le mariage avec un parent du père ou de la mère est interdit, il y a peu de chance, pour une jeune fille, de trouver un mari dans l'entourage des siens. Il faut donc que les relations amoureuses se nouent par une voie un peu extraordinaire, en dehors du cercle de famille et en secret. Le jeune homme qui a remarqué la jeune Indienne lorsqu'elle va faire la provision d’eau, chante, non loin de la tente où elle est rentrée, pour faire connaître sa présence, pourattirer l’attention sur lui et pourplaire. La jeune fille, qui entend sans voir, s’ingénie à deviner quelle est