Pourquoi y a-t-il des incantations d'amour
J'arrive à l'indication de quelques autres faits généraux qui vont nous servir à comprendre un autre usage de l’incantation dans les affaires de sentiment.
J'ai. déjà dit que les primitifs avaient l'habitude de rapporter tous les phénomènes, quels qu’ils soient, à l’action d’Esprits invisibles. Il ena été de même pour l’amour. Un étataffectif un peu violent ou énergique est une transformation soudaine de la personne morale. L'homme qui,
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pour la première fois, a senti se produire en lui cette transformation, obscure et troublante, s'est cru possédé; il s’est considéré comme étant sous l'action d'un Esprit (1). Les sentiments éprouvés étant très forts et paraissant universels, il est arrivé peu à peu à personnifier cet Esprit, à en faire une divinité redoutable, à lui constituer une légende, à lui faire même une place privilégiée dans la mythologie : de là l’Éros de la théogonie d'Hésiode, qui est avec Chaos (l'infini) et Gaïa (la terre) un des trois éléments constitutifs du monde ; 1] est « l'invincible puissance qui dans l'humanité comme dans les espèces animales, sur terre et sur mer, rapproche et unit les êtres, domine ainsi toute la nature animée, et dont les philosophes comme Platon, les poètescomme Sophocle et Euripide, célébreront l’irrésistible action ; de là aussi l'Éros des orphiques, fils de Léda ou de la Nuit, étincelant, aux ailes d’or, dieu de la lumière et de la nuit ».
Or nous savons que, d’après la magie primitive, les incantations peuvent agir sur les puissances invisibles cachées autour de l'homme, derrière tous les phénomènes; donc, puisqu'il y a un Esprit d'amour, devenu plus tard un dieu d’amour, l’incantation d’abord, ensuite la prière chantée, enfin la poésie lyrique devront jouer un rôle dans les rapports de 1 homme avec ce dieu ou cet Esprit.
Une autre observation importante, c'est que, de bonne heure, les anciens ont considéré la grande passion comme une souffrance. Quand le sentiment est violent, désordonné, affranchi de la tutelle de la raison ou de la conscience morale, il devient dans la vie intérieure à peu près ce qu'est un orage dans le monde extérieur ; il produit des effets pathologiques dont l'étude appartient au médecin en même temps qu’au moraliste : troubles dans la respiration, la circulation du sang, dans le fonctionnement des organes. De là, deux premières conséquences. Le primitif, sous l'influence d’une passion très forte, se considère comme un possédé ou un malade {ce qui pour lui est tout un). «O jeune femme, tu es possédée (2) par quelque divinité, soit Pan, soit Hécate, soit les Corybantes
(1) Sur l’analogie de l’amour-passion avec les autres états violents attribués à l'influence d’un Esprit, v. Plutarque, De l'amour, 16.
(2) ἔνθεος (Hippol., v. 141). Cf. ibid., v. 318, 359 et suiv., 401, 438 ; — toute la prière du chœur à Eros, v. 525-565, — v. 764-6 — tout le chœur sur Kypris, v. 1268- 1296, — v. 1327, 1400 (édit. Valckenaer) ; — v. 509-10, il est question des «philtres
qui apaisent l'amour » (φίλτρα θελχτήρια ἔρωτος), ce qui parait impliquer seulement l'idée de breuvage; mais le mot φίλτρα peut être considéré comme employé ici avec un sens très général ; l’épithète θελχτήριοι est mise (ibid., v. 478) à côté de λόγοι, les « formules verbales », et on trouve (Phéniciennes, v. 1266) la locution métaphorique : « les philtres de chants magiques » (φίλτρ᾽ ἐπῳδῶν).
ou Cybèle ; peut-être est-ce pour quelque offense envers Diane chasseresse, pour quelque faute commise que tu es en proie à ce mal? » Ainsi parle le chœur, dans la tragédie d’Euripide, à Phèdre amoureuse d'Hippolyte ; et comme il y a des Esprits bienveillants, d’autres qui sont hostiles, l’homme voit dans l'amour dont il est atteint la manifestation d’une puissance supérieure à lui, qu’il a mécontentée d’une façon quelconque, et qui pour se venger le fait souffrir.
Or nous verrons par des témoignages surabondants, qu’on a eu des incantations spéciales pour guérir les maladies et pour fléchir la colère des Esprits. Par là, nous arrivons donc encore à la même conclusion, et nous nous rendons compte de ce nouvel usage de la magie musicale.
Pour justifier cette double idée, je n’ai pas de meilleure preuve à citer qu'un des plus beaux chefs-d’œuvre que nous aient laissés les anciens, et dont le sujet, après avoir séduit le génie de Rameau au xvin° siècle, attire encore l'attention de nos meilleurs musiciens contemporains : c'est l’AHippolyle porte-couronne d'Euripide.