‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 41 sur 169 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

81, — La pyramide du roi Ounas. — Chants magiques contre la morsure des serpents.

Le monument le plus ancien dont l’histoire de la musique puisse tenir compte, est l’ensemble des inscriptions gravées sur une pyramide d'Egypte, et qui reporte la pensée à plusieurs milliers d'années avant l’ère chrétienne. Ce n'est pas une mélodie notée comme celles dont on a découvert des lambeaux sur les pierres de Delphes ; dans une période aussi lointaine, nous ne pouvons trouver quoi que ce soit qui ressemble à une notation musicale ; c’est cependant un document qui se rapporte à l’usage du chant magique dans des circonstances très précises. En même temps, cette inscription est la plus ancienne {comme document d'une grande étendue) que l’on connaisse; on a trouvé à Abydos des textes plus archaïques, qui ont obligé les égyptologues à imaginer une dynastie antérieure à toutes celles qu'on avait déjà numérotées ; mais c’est peu de chose à côté de celle dont je vais parler : sa reproduction intégrale remplirait un petit livre. [Il ne sera pas inutile d'entrer dans quelques détails.

La pyramide où elle est conservée et où les touristes sont admis à la voir depuis le mois d'octobre 1882, se trouve un peu au sud-ouest de la grande pyramide à degrés de Sagqarah. Elle appartient à la période de l’ancien empire, dite période memphite (1).

Cette pyramide de Saqqarah renferme la chambre mortuaire d'Ounas, dernier roi de la ve dynastie. Elle a été explorée, au mois de février 1881, par M. Maspéro, qui en

a relevé le plan et donnéles mesures. Aprèsavoir pénétré par l’ouverture que les anciens avaient soigneusement dissimulée, on suit un couloir débouchant dans une

(1) Dans le recueil de Grébaut, le Musée égyptien, τ. I, 2e liv., M. Maspéroa publié une scène de musique des temps memphites.

On sait que l’histoire de l'Egypte est divisée en trois périodes, dont chacune est représentée par la suprématie d’une ville : l’ancien empire, avec Memphis pour centre, dans la Basse Egypte, depuis les origines jusqu’à la xi° dynastie, soit3.000 ans environ avant l’ère chrétienne; le moyen empire, où la ville souveraine est Thèbes (jusqu’à la xx° dynastie, soit1.700 ans avant notre ère); puis le nouvel empire, qui comprend la seconde partie de la période thébaine et l’époque caractérisée par la suprématie de Saïs. Enfin, la période gréco-romaine.

chambre en granit dont les parois sont couvertes d’hiéroglyphes peints en vert : à gauche, un autre couloir conduit à une pièce basse contenant trois niches ; à droite, une porte, puis un nouveau couloir, conduisant à une salle où un sarcophage en albâtre est scellé dans le mur. C’est la chambre mortuaire du roi Ounas. Dans les hiéroglyphes extrêmement curieux, — traduits par M. Maspéro — qui couvrent les parois de ces couloirs et de ces chambres, se trouvent les indications intéressant mon sujet.

Ces hiéroglyphes sont de troissortes, quant à leur contenu : textes relatifs au rituel des morts ; prières ; formules pour guérir ou préserver de la morsure des scorpions et des serpents. Tous se rapportent à des opérations magiques où certains résultats déterminés devaient être obtenus à l’aide de la voix modulée et du rythme.

L'ensemble de ces textes constitue un document de premier ordre pour l'archéologue qui ne veut pas seulement exhumer des pierres où on peut trouver des noms etdes dates, mais qui veut reconstituer sur un point l’idée de l'humanité primitive. Les anciens, on le sait, ont été toujours obsédés par l’idée de la mort : ils pensaient qu'après avoir terminé son existence terrestre, l'homme continue à vivre dans le tombeau. Ce fut la croyance des Egyptiens, ce fut aussi celle des Grecs. Gæthe, faisant allusion à ce que la mythologie a parfois de gracieux et de poétique, a dit : « les anciens ont fait le plus beau rêve de la vie » ; je croirais plutôt que ce rêve fut un cauchemar empoisonnant toute l’existence. Nous le devinons d’après les précautions formidables qui étaient prises pour protéger le défunt contre la mort elle-même, comme s'il était encore une personne assimilable à un vivant. D'abord, le roi Ounas fait placer son sarcophage, dans une chambre spéciale, au bout d’une sorte de labyrinthe dont tous les accès étaient obstrués, à l’intérieur d’une pyramide colossale qui, par sa masse énorme et surtout par sa disposition très compliquée, semblait décourager toute velléité de profaner cette sépulture. Précaution vaine, d’ailleurs, — on ne peut le constater sans une sorte de mélancolie rétrospective — puisqu’aujourd’hui les touristes de l'agence Cook peuvent pénétrer dans la pyramide; lorsque M. Maspéro lui-même y est entré, il y a vingt-six ans, il s’est aperçu qu'avant lui, au 1xe siècle à en juger d’après un nom inscrit sur un mur, des visiteurs très habiles étaient déjà passés là, non pour faire de l'archéologie. mais pour voler le mort : le couvercle du sarcophage avait été arraché violemment, la momie était brisée ; un grand trou creusé dans le dallage de la salle montrait que les voleurs avaient cherché un trésor.

Les parois de la chambre mortuaire où le roi Ounas est déposé sont couvertes de formules qui, après avoir constitué le rituel de la magie, ont fait partie du rituel de la religion; grâce à elles le défunt se trouvaiten sécurité, et pouvait accomplir sa destinée nouvelle.

Cette littérature très considérable qui tapisse ies parois de la pyramide, et qui a souvent l'allure lyrique d’un poème, a d’abord ceci de très particulier qu’elle n’est pas destinée à être lue par quelqu'un : elle ne s'adresse pas à un auditoire ou à un public comme les oraisons funèbres françaises de l’ancien régime ; elle n’est même pas faite pour une postérité lointaine et pour des lecteurs éventuels, comme l’inscription que nous placons souvent sur la première pierre des fondations d’un monument, quand on commence à le bâtir. Elle est composée de

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