LA PYRAMIDE DU ROI OUNAS
formules qui se suffisent à elles-mêmes, qui doivent agir par ellesmêmes grâce à la vertu qui leurestinhérente. Le chimiste qui, aujourd'hui,veut produire un phénomène quelconque en un endroit déterminé, se borne à placer, à cet endroit, et à doses exactes, les préparations nécessaires au phénomène qu'il désire : il n’a nul besoin qu'il y ait tout autour un cercle de spectateurs. Il en est de même pour l’incantateur : il n'opère qu’en vue d’un résultat pratique, et entre ce résultat et les incantations dont il se sert, il n’y a pas d’intermédiaires. Le chanteur lui-même est supprimé.
Une des idées fondamentales sur lesquelles est établi le système et l'usage de ces formules, c’est (selon M. Maspéro) le principe de l'imitalion (au sens où Aristote devait prendre ce mot beaucoup plus tard). Par suite de la substitution de la parole au chant initial, puis de l'écriture hiéroglyphique ou sacrée à la parole, ce principe se ramène à ceci : il suffit de dire ou d'écrire certaines choses d’une certaine façon, pour que ces choses se réalisent. Amiel reprochait aux modernes de croire que « quand les choses sont dites, elles sont faites » : les primitifs ont fait de cette croyance une des bases de leur magie.
Examinons quelques parties de ces inscriptions, sans nous préoccuper encore des traces de musique qu'on y peut relever. Aussi bien, 1] faut lire cela comme une suite de mélodies dont on n'aurait conservé que les paroles. La formule se borne à énoncer, dans des formes rituelles, ce qu’on souhaite et ce qu'on attend ; et elle dit d’abord à Ounas la chose essentielle, capitale, chimérique et tragique, c’est qu'il n’est pas mort: « O Ounas, la main de ton double est devant toi; la main de ton double est derrière toi ; le pied de ton double est devant toi ; le pied de ton double est derrière toi... fu existes, tu es : Ton sceptre ab est dans ta main, et tu donnes des ordres aux vivants... et tu donnes des ordres à ceux dont les demeures sont cachées... tu te purifies avec l’eau fraîche des étoiles, puis tu descends sur les câbles de fer... les génies lumineux t’acclament, etc... » L’incantation — je ne peux pas dire : l’incantateur ou le magicien, puisque nous sommes uniquement en présence d’une formule qui agit seule — l’incantation passe en revue un certain nombre de dieux, et dit à chacun d’eux que si son existence n’est pas une chimère, celle d'Ounas est tout aussi réelle : « [Si ton fils Hor] vit, cet Ounas vit; s’il ne meurt pas, cet Ounas ne meurt pas; s'il ne se détruit pas, cet Ounas ne se détruit pas, εἴς... Les portes de l'horizon s'ouvrent par le bris des verrous, et voici qu’il vient vers toi, ὃ Nit ; il est venu vers toi, ὃ Nosirit, etc. Le ciel fond en eau, les étoiles se battent, les sagittaires font leur ronde, les os des Akerou tremblent
et leurs vassaux se sauvent lorsqu'ils ont vu Ounas se lever [âme]... Les richesses d'Ounas sont au ciel et il est fort dans l'horizon comme Toum, son père, qui l'a engendré... il est devenu plus fort que lui... il est le taureau du ciel... »
Je cite seulement quelques traits caractérisques. La même idée et la même préoccupation reparaissent à satiété, sans fin, avec des recommencements perpétuels, et le souci évident d'épuiser une série de ressources déterminées ; c'est comme une défense éperdue contre la mort et le néant. Remarquons en passant que la poésie sortira de là. Pour arriver au grand lyrisme 1] n’y aura rien à inventer : il suffira de désapproprier ces formules, de les employer d’une facon désintéressée en vue du pur agrément de l'imagination. La poésie, considérée comme un art, sort, tout aussi bien que notre musique, de la magie. Certainement, dans les textes dont j'ai cité quelques fragments, il y a des traits qui par leur éclat, leur couleur, pourraient être « œuvre de poésie ». Mais, en fait, ces incriptions d'Egypte sont tout l'opposé d’une œuvre poétique. Elles sont impersonnelles, et ne sont faites pour l'attention de personne, pas même pour celle du défunt : elles s'adressent quelquefois à des dieux, mais pas toujours ; leur originalité, c'est que, au lieu de chercher un auditoire ou des lecteurs, on a pris des précautions infinies pour qu'elles n’en aient pas. Elles sont à l’intérieur d’une caverne funèbre qui est comme une forteresse ; elles ont la valeur d’un phénomène dont l’action est regardée comme indépendante de toute volonté humaine ; et cela, c’est bien le propre de la magie!
J'arrive maintenant aux caractères intrinsèques prouvant qu'à l'origine ces formules ont été chantées, et que c’est seulement par suite d’une évolution facile à comprendre que l'écriture, après la parole, Le substituée au chant. Les preuves sur lesquelles on peut appuyer cette thèse sont assez nombreuses, et d'ordre différent.
D'abord, et pour traduire une impression générale, si l’on compare cette inscription à tant d’autres que les Grecs et les Latins nous ont laissées pour nous faire connaître soit certains actes officiels, soit les titres et la carrière d’un fonctionnaire, on est frappé de différences profondes. Habituellement, les inscriptions étudiées par les épigraphistes sont quelque chose de mort, de dur et de glacé comme la pierre ou le bronze où on les trouve : ici, au contraire, il y a le mouvement de la vie, parce qu'il ya un rythme.
Le texte, d’après le témoignage de M. Maspéro, est construit. Il se compose, en certaines parties, de versets, où chaque membre de phrase comprend : 1° une invocation ; 2° une formule destinée à remplacer un