‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 43 sur 169 · LA PYRAMIDE DU ΚΟΙ OUNAS · texte numérisé non relu

LA PYRAMIDE DU ΚΟΙ OUNAS

acte réel; 3° un complément de cette formule. A plusieurs reprises on trouve des répétitions qui équivalent tantôt, à cause de leur étendue, à une antistrophe reproduisant une strophe, tantôt à un simple « refrain » terminant plusieurs développements.

Après sa mort, Ounas n’est pas seulement vivant d'une vie nouvelle ; il est dieu. A ce titre, il faut pourvoir à son approvisionnement et lui faire des offrandes. L'inscription indique avec précision la manière dont l’offrande doit être présentée, ou plutôt est présentée, puisqu’ici l'écriture vaut un acte. En mentionnant les gâteaux, le lait, le beurre, le vin, la bière noire, on indique tous les actes rituels qui accompagnent cette présentation ; les parfums et le nombre de grains d’encens qu'il faut brûler à tel moment, les objets à employer, tous les gestes qu'il faut faire. Or, très souvent, à côté des formules les plus bizarres, parfois incompréhensibles pour nous, on trouve cette sorte de parenthèse, où l'inscription, par un scrupule de formalisme, semble se donner une règle à elle-même : dire quatre fois, — répéter quatre fois. Cette répétition quadruple s'explique par ce fait qu'Ounas est censé régner aux quatre coins de l'horizon, et que, par conséquent, la formule, sans laquelle l'offrande n'existerait pas, doit être répétée autant de fois, comme s'il s'agissait de quatre personnages différents. Ceci est très remarquable. Je ne veux pas me hâter de généraliser ; mais si, ultérieurement, nous trouvons un très grand nombre de faits qui concordent avec celui-ci ; si nous constatons que dans toutes les incantations connues, les formules magiques ne sont tenues pour valables que si elles sont répétées tantôt trois, tantôt quatre fois, nous serons sur la voie d’une notion très importante, puisqu'en musique la répétition joue un rôle capital. Je n'hésite pas à croire que la répétition a pour origine les usages de la magie chantée, déterminés eux-mêmes par des considérations comme celle des quatre points de l'horizon, celle des attributs d'un même Esprit et des régions de l’espace où il règne. Que cette répétition triple ou quadruple ait coincidé plus tard avec une satisfaction du sens purement esthétique, cela n’est pas douteux; mais ce n'est pas par la recherche du plaisir pur qu’on a débuté : les préoccupations utilitaires sont très antérieures aux préoccupations d'agrément.

Je remarque ensuite que dans ces inscriptions de la pyramide de Saqqarah, l’incantalion magique est mentionnée expressément, lorsqu'il s’agit des rapports qu’aura Ounas avec les autres dieux. Les traducteurs modernes prennent souvent le mot « incantation » dans un sens général, pour désigner un acte magique, quel qu'il soit. Mais le mot

qui, dans la langue égyptienne, signifie incantation, — hosiou — signifie bien choses chantées.

Enfin, voici l'observation la plus importante à laquelle donne lieu ce document. Dans la chambre mortuaire d'Ounas, au-dessus du sarcophage, il y a des inscriptions spéciales contenant des formules magiques destinées à protéger le défunt contre la morsure des serpents qu'il est exposé à rencontrer sur sa route dans le voyage qu’il fera pour se rendre auprès d'Osiris ; et ces formules portent la marque presque évidente d’un chant primitif. Les anciens, surtout les Orientaux, habitaient des pays où les bêtes venimeuses étaient en plus grand nombre encore qu'aujourd'hui. Ils avaient des formules chantées à l’aide desquelles ils croyaient se mettre à l’abri des attaques de ces bêtes ou se guérir de leurs morsures. D'autre part, ils imaginaient le monde de l’au-delà sur le modèle du monde présent ; ils le croyaient peuplé des mêmes animaux ou des mêmes monstres ; et comme 115 supposaient qu'après la mort il fallait accomplir un voyage réel dans ce monde de l’au-delà, ils étaient tout naturellement amenés à mettre à la disposition du mort, près de son sarcophage, les formules qui lui avaient déjà servi pendant qu'il vivait. Or, dans celles-ci, tout ce qui peut éveiller l’idée musicale apparait d’une façon frappante : rythme, symétrie, opposition, balancement des membres de phrases, allitérations, chocs et cliquetis de syllabes : « S’enroule le serpent ; c’est le serpent qui s’enroule. . Serpent qui descends, couche-toi, rebrousse chemin !... Tombe, huile sortie de terre ! Tombe, flamme sortie de Nou! tombe, rebrousse chemin !... Replie-toi, serpent dont le nom est Ari... » M. Maspéro, traduisant seulement une partie de ce texte, écrit: « les formules VII et VIII sont intraduisibles dans leur concision : ce sont des strophes allitéréés qui agissent surtout par le choc des sons ». Et il conclut ainsi : « Toutes ces formules paraissent être cadencées et destinées à être chantées : ce n'étaient peut-être à l’origine que des chants de charmeurs de serpents. »

Avec une grande probité scientifique, M. Maspéro n’a pas affirmé, il a énoncé une probabilité. J’oserai dire qu’il semble permis d’être plus catégorique, quand on songe que l’usage de conjurer la colère d’un serpent à l’aide d’un chant spécial est répandu encore aujourd’hui, chez les demi-civilisés, en Orient et en Afrique. Les écrivains classiques de l'antiquité en font très souvent mention, lorsqu'ils énumèrent les prodiges dont les magiciens sont capables. En Italie, pour ne citer que cet exemple, il y avait un peuple dont les chants étaient célèbres par leur efficacité contre les serpents : les Marses. Pline, le naturaliste, en

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parle de la façon suivante : « Non pauci etiam serpentes ipsos.. contrahi Marsorum cantu putant ». (Hist. nat., XXVIII, 4.) Tous ces chants, ajoute Pline, contiennent des mots étranges : « externa verba, atque ineffabilia. » (Zbid., XXVIII, 5.) Ovide donne un témoignage analogue. Tibulle (Elégie IX, liv. 1, v. 19 et suiv.) dit aussi : Cantus vicinas fruges traducit ab agris, Cantus et iralæ detinet anguis iter. Cette croyance n'était pas allée d'Egypte en Grèce et de là en Italie ; elle était née spontanément chez les Latins comme partout. On peut dire qu'on se trouve en présence d’un fait universel.

L'exemple particulier observé chez les Egyptiens a ceci d’original et d’extrêmement important qu’il apporte un document authentique sur une époque très lointaine. La découverte de ces formules magiques de Saqqarah a même détruit une erreur jusqu'ici admise par les savants. On avait déjà trouvé en Egypte les incantations contre les serpents dans des monuments qui se rapportaient à un àge beaucoup plus rapproché de nous (entre autres sur un cercueil de la XXVI* dynastie, conservé aujourd'hui au musée de Stockholm) ; aussi .toutes les fois qu'on rencontrait les formules du même genre dans les papyrus, — etelles y sont nombreuses — on les regardait comme étant de basse époque et comme provenant d’une dégradation du culte. On concevait ainsi l’ordre des faits : au début, on placait la religion ; puis, longtemps après, la magie, dégénérescence de la religion. Et voilà que ces documents qu'on croyait spéciaux à une période de décadence, apparaissent tels quels dans un formidable recul des siècles les plus lointains ! Nous sommes donc autorisés à dire que les pratiques dont ils témoignent, non seulement sont une des parties essentielles de la religion égyptienne, mais qu’elles l’ont précédée. Les rites magiques sont en effet d'usage populaire : les cultes organisés sont venus après eux et marquent une phase nouvelle, un degré supérieur de la civilisation.

Le document dont je viens de parler et qui est déjà par lui-même très ancien suppose un passé très long dont il est le point d’aboutissement. Il est vrai, on ne peut guère l’assigner à une date précise et indiscutable. La chronologie égyptienne est très embrouillée (1). Admettons, pour rester entre les extrêmes, queles inscriptions de la

(1) On sait qu'il y a deux écoles : les partisans du comput court et ceux du comput long. Le principe de la divergence de leurs calculs se trouve dans un papyrus qui rattache un fait historique à un fait astronomique, mais d’une façon si ambiguë que, si l’on adopte telle ou telle interprétation, on raccourcit ou bien on allonge l’histoire d'Egypte tout entière de 1461 ans...

chambre mortuaire d'Ounas remontent à 3.000 ans avant J.-C. En réalité, elles nous renseignent sur les siècles qui ont précédé. En effet, pour que des incantations magiques soient fixées par l'écriture, au profit d'un souverain mort, il faut que déjà elles s'appuient sur une tradition faisant autorité, c’est-à-dire très longue. C’est donc par une induction légitime que nous arrivons, grâce à un document de ce genre, à l'idée du primitif.

ὃ 2. — Conception générale des maladies par les primitifs.

Un voyageur, visitant des primitifs, fait l'observation suivante : «Il n'y avait pour eux de mort naturelle que celle que quelque accident avait causée, comme la mort à la guerre(1).»

L'idée que la mort est une loi de la vie n’est pas une idée primitive. Qu'un homme soit déchiré par les griffes et les dents d’un fauve, ou transpercé par la flèche d’un ennemi, c'est un fait non mystérieux, dont la cause est immédiatement saisie; mais qu’unhomme meureterrassé par une de ces maladies dont la cause n’est pas apparente et auxquelles nous donnons aujourd’hui des noms grecs, cela est d'ordre surnaturel pour le primitif, et ne peut être attribué qu'à la malveillance des Esprits. Parfois encore, au xx° siècle, les plus grands médecins n’hésitent-ils pas à donner un diagnostic ? — Un homme qui souffre de la tête ou des entrailles est un possédé; un démon est venu se loger en lui. C’est exactement ce que pensaient les Grecs quand ils disaient d'une maladie que c'était un « mal sacré », et les Romains, soit quand ils disaient que la fièvre quarte était fille de Saturne, soit lorsqu'ils élevaient, sur le Paiatin, un temple à la Fièvre (2). L’art de guérir ne devait donc être que l’art de chasser les démons. Aussi, il est très rare qu’on administre des remèdes, sinon pour des blessures et des maladies de la peau (Mœrenhout).

Ici, nous voyons reparaître une autre évolution quise retrouve ailleurs : c’est le passage de la forme chantée à la forme récitée, puis écrite. On soigne d’abord avec des incantations magiques ; puis l’incantation est associée (créant ainsi un procédé double) aux premiers essais de chirurgie ou de thérapeutique, lesquels ne sont réputés efficaces que grâce au chant ; ensuite la formule magique n’est plus chantée, mais

(1) Mœrenhout, Voyage aux iles du grand Océan, 1837, τ. 1, p. 539. (2) Pline, Hist. nat., I], 5, 2.

récitée ; enfin elle se transforme, elle cède la place à d’autres moyens, jusqu’au jour — très récent — où la médecine est affranchie de la magie et de la religion, se constitue à l’état indépendant et rédige des « ordonnances ».

Bien souvent, nous ne connaissons que par induction ce qui se rapporte aux trois premières périodes ; mais des documents innombrables dans tous les pays, et fort clairs, nous permettent de nous en faire une idée exacte.

Ceux qui ont voyagé dans nos colonies d'Afrique ou dans l'Orient, ont pu constater qu'aujourd'hui encore on traite des malades par la musique.

Au Congo, le féticheur est habituellement appelé à exercer sa science pour chasser l'Esprit malin qui s’est emparé du corps d'un noir. Pour mettre en fuite le mauvais génie, les chants et les danses durent deux jours devant la hutte du patient. Une cérémonie d'exorcisme de ce genre est-elle annoncée, vite tous les habitants se réunissent à l'endroit désigné afin de contempler leur makanga (sorcier). Un orchestre, composé de deux gongs en bois, d’un tambour de guerre et d’un instrument qui a beaucoup d’analogieavec le xylophone (balafon), entame un air monotone ; les assistants répondent en chœur aux chants dont le féticheur dit les premières strophes. La séance dure environ deux heures, et cesse au moment où le danseur est épuisé. Ce dernier, dans sa gesticulation, représente parfois la guerre. Son œil s’allume, il semble enivré de l’ardeur de la lutte ; une lance à la main, il simule l’attaque et la défense de deux ennemis en présence, porte des coups à un adversaire imaginaire, pare les coups fictifs qui lui sont adressés, et, finalement, se livre à une mimique montrant la défaite de son rival. Aussitôt après, il entonne un chant de victoire. Pendant toute la durée de la scène, la musique se fait lente ou précipitée, monotone ou variée, suivant les péripéties du drame. Soigner un malade, c’est proprement poursuivre une lutte contre un Esprit.

Chez les Esquimos, la méthode habituellement suivie par les Shamans pour le traitement des maladies, est l’incantation (Ed. W. Nelson) (1).

8 3. — Le chant magique et la médecine chez les Indiens.

Il est curieux d'observer ce qui se passe chez les primitifs du continent américain.

(1) Annual Report of the Bureau of Amer. Ethnology, 1899, p. 309.

Dans son étude si curieuse sur la tribu des Indiens Ojibwa. {1}, une des plus considérables des Etats Unis, éparpillée entre la province d'Ontario etla Red River of the North, B. J. Hofman nous donne le portrait d’un herboriste accroupi dans une hutte et préparant une mixture : de la main droite, il a l’air de remuer quelque chose dans une sorte de casserole; dans sa main gauche, levée en un geste qui paraît rituel, est une crécelle (?) ; et ce faisant, il chante. Par le chant, la drogue préparée aura un goût détestable pour le démon qui a pris possession du corps du malade, et qu'il faut chasser. — Voici qui est plus significatif encore et plus précis.

Chez ces Indiens Ojibwa, il y a une société (Mide’wiwin), appelée grande société de médecine par les voyageurs. Elle se compose de « Shamans » qui sont à la fois magiciens-guérisseurs, prêtres, voyants, prophètes et professeurs de musique. Dans cette société, dont l’origine est très obscure, et qui est sous la protection des « Manitous », on entre après une initiation à plusieurs degrés. 1] me suffit de relever ce fait : l'Indien considéré comme capable de guérir les maladies n'est pas seulement un herboriste : c’est un chanteur dont la voix a un pouvoir souverain. Sa pharmacopée est subordonnée à sa musique; elle tire de là toute sa vertu. Au cours de l'instruction préparatoire qui constitue le premier degré de l'initiation, le maître instruit l'élève en lui apprenant les chants qui seront la ressource principale de son commerce et qui sont réputés efficaces dans des cas déterminés. Le néophyte ne garnit pas seulement sa mémoire de mélodies connues, il apprend « à préparer ses chants », pour l'usage pratique, absolument comme un élève pharmacien apprendrait à composer des drogues. Il se sert des chants de son maître pour composer de nouvelles formules (si la médecine y gagne, on n’oserait dire que la musique n’y perd pas!) ; il doit savoir préparer à No d’autres chants, j'allais dire d’autres ordonnances. C'est la spécialité de ses mélodies qui fera sa force. C’est pour cette raison qu'un guérisseur indien est rarement capable de chanter d’autres airs que ceux qui lui appartiennent en propre (Hofman).

La plupart de ces chants sont de simples répétitions de lambeaux de phrases ou de mots incohérents, auxquels on ajoute des syllabes dénuées de sens, uniquement pour prolonger la note : le tout est recommencé indéfiniment, ad libitum, selon le degré d'inspiration auquel le chanteur croit être parvenu.

(1) Seventh annual Report of the Bureau of Ethnology, Washington, Government printend Office, 1891, p. 149 et suiv.

Ces chants sont parfois fixés à l’aide de signes qui sont de purs moyens mnémoniques, et qui se rapportent non aux intervalles mélodiques, mais aux paroles. Dans le tableau qu’il nous en donne, B. J. Hofman reproduit la phrase originale qui accompagne le premier signe et qu'il traduit ainsi :« Je te mets en mouvement, toi qui es un Esprit. »

Dans la cérémonie d'initiation dont je viens de parler et dont il est inutile de donnerici le détail, est exécuté un chant que je reproduis parce qu'il est typique en matière de magie : c'est l’appel à un Esprit, et c'est un appel dont la formule rythmique est répétée un grand nombre de fois. Les paroles (d’après la traduction anglaise du texte original) signifient : {u m'entendras, toi qui es un Esprit (1).

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