‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 45 sur 169 · LES MODERNES. LES GRÉCO-LATINS · texte numérisé non relu

LES MODERNES. LES GRÉCO-LATINS

Caton l'Ancien{n‘ siècle avant l'ère chrétienne), dans son opuscule sur les Choses rustiques, indique, contre les luxations, des remèdes qui ne sont autres que d'anciennes chansons (cantiones) qu'il faut dire trois fois. Varron, dans un traité sur le même sujet, donne, d'après Stolon, un remède contre la goutte qui est encoreune canlio, une formule qu'il faut «chanter » un certain nombre de fois. Caton et son fils, Varron lui-même, étaient certainement, en l'espèce, plutôt des diseurs que des chanteurs; mais ils transmettent de très vieilles recettes, et les mots dont ils se servent pour les caractériser correspondent à l’usage primitif, sinon à l'usage moderne.

Chez les Grecs, Apollon est le dieu de la médecine, le père d'Esculape : il est le grand purificateur, celui qui écarte les maux, ἀλεξίχαχος. Les Athéniens lui élèvent une statue sur l'acropole, à la fin de la peste qui sévit pendant la guerre du Péloponèse. Et on ἃ pour lui des chants spéciaux. Dans l’'Œdipe Roi de Sophocle, c’est à lui qu'on adresse des péans, pour délivrer Thèbes ravagée par la peste. Il en est de même au premier chant de l’/liade.

Dans l'Odyssée (XIX, 457) Homère dit que les fils d’Autolycos arrêtèrent par un chant magique le sang qui coulait de la blessure d'Ulysse (1); et un commentateur antique ajoute : « [l faut savoir que l’ancienne médecine était fondée sur le chant. »

Sur le pouvoir qu'avait le chant d'arrêter l’effusion du sang, Lucain donne un témoignage analogue en parlant des Psylles de la Marmarique (Pharsale, IX, 643). En ce qui concerne Homère, l’éditeur moderne Pierron fait remarquer qu’il y avait « des paroles chantées pendant qu’on bandait la plaie, et qu’on attribuait naïvement au charme l'effet produit par le bandage » ; il faut compléter cette opinion par les textes de Platon, qui admet le chant comme procédé curatif, en même temps que les potions, incisions, cautérisations, etc... (2), et qui affirme, en donnant certaines recettes accompagnées de mélodie, que sans le chant, la recette est absolument inefficace (3). C'est ainsi que Nicolaus Mirepsius recommande, pendant la préparation d’un parfum médical, de chanter les sept voyelles, et prescrit, pendant l'absorption d'une médecine, de chanter trois fois le trisagion (in Fabricii Biblioth gr. χα, 6,7). Macrobe

excitante et rursus sedante virtutem ; dat somnos, adimitque; nec non curas immittit et retrahit ; iram suggerit, clementiam suadet, corporum quoque morbis medetur. Nam hinc est, quod ægris remedia præstantes præcinere dicuntur. »

(1) ... ἐπαοιδῇ δ᾽ αἷμα χελαινὸν "Esyelov.

(2) République (ιν), Euthydème, Théétète.

(3) Charmidès, 1v.

(Comment. IT, 3) signale l’usage de chanter en administrant les remèdes. Des médecins tels que Marcellus Empiricus, Vindicianus, ont conseillé ces pratiques.

Il ressort de ces témoignages que la croyance au pouvoir de l'incantation est antérieure aux autres idées en matière de médecine.

Du texte d'Homère sur la blessure d'Ulysse, on peut rapprocher aussi un poème finnois (runo 8, 9) où un héros, blessé par un fer enchanté, cherche quile guérira par la « vertu mystérieuse des paroles originelles » ; il trouveun vieillard, savant magicien, lequel entonne un chant magique sur le fer qui a fait la plaie, et sur la blessure elle-même. Il yapplique ensuite un baume enchanté.

Lorsque Thèbes est décimée par la peste, la ville retentit du chant des péans (1) adressés à Apollon, dieu de la médecine. Et c’est sans doute par suite de la tradition primitive qui assimilait le mal physique à un mal moral, que, dans une situation tragique, devant le tombeau d'Agamemnon, Électre, voulant conjurer des catastrophes, fait chanter, elle aussi, un péan (2). Pestis excantata fugit, dit Lucain : la peste fuit sous l'influence du chant (Pharsale, IX, 339). Plutarque cite le musicien Thaletas de Crète comme ayant délivré Sparte de la peste à l’aide de sa musique. Pollux (Onom. IV, ὃ 52) mentionne, dans l’énumération des divers genres de chants, les ἐπιλοίμια, chantés « contre la peste ».

Aristoxène de Tarente parle d'une singulière épidémie sévissant sur les femmes de l'Italie méridionale : « Elles étaient prises de folie. Parfois, étant assises tranquillement, ou prenant leur repas, elles δόλον. entendre quelqu'un qui les appelait. Alors elles s’élançaient sans qu’on püt les arrêter, et couraient hors dela ville. Aux Locriens et aux habitants de Rhégium qui consultaient l’oracle sur le moyen de se débarrasser d’un tel mal, le dieu répondit qu’il fallait chanter des péans de printemps pendant soixante jours ; ce qui produisit, en Italie, un grand nombre de péanographes ».

Elien (3) dit que chez les héros et les fils des dieux, la science médicale comprenait : la nature des racines, l’usage des plantes, et les chants magiques. Pline l'Ancien se demande très sérieusement si, en matière

(1) Sophocle, Œdipe Roi, v. 5 et v. 154 et suiv. où le péan est divinisé. — Les commentateurs antiques de Platon, Aristophane, Euripide, disent que péan vient du verbe grec signifiant faire cesser (la maladie).

(2) Les mots dont elle se sert, « le péan du mort », sont d’ailleurs obscurs. Peutêtre signifient-ils que le chant aura la puissance de rappeler le mort à la vie et à l'action, pour qu’il protège ses enfants...

(3) De Natura animalium, 11, 18.

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