‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 46 sur 169 · ΟΒΙΠΟΤΙΟΝ TIRÉE DES INSCRIPTIONS D'ÉPIDAURE · texte numérisé non relu

ΟΒΙΠΟΤΙΟΝ TIRÉE DES INSCRIPTIONS D'ÉPIDAURE

médicale, les chants magiques ont bien le pouvoir qu'on leur attribue (1).

Par l'inscription d’une stèle qui a été trouvée en Egypte sur l’emplacement de l’ancienne Ptolémaïs, nous savons que les Grecs adressaient des chants à un assez grand nombre de divinités pour la guérison de certains maux : Æsculape, le centaure Chiron, Machaon, Podalire, Iaso, Akeso, Panacée, Hygie.. Sans doute,ce monument est moderne ; il est l’œuvre de Trajan élevant un temple et une enceinte sacrée aux dieux de la guérison et de la santé, dont il appelle la protection sur la ville ; mais le texte même del'inscription, en donnant à Akéso (de akos, remède) l’épithète de « souvent invoqué et prié », nous avertit qu'il s’agit de croyances populaires.

$ 5. — Objection tirée des inscriptions d'Epidaure. Autres témoignages.

Une objection très sérieuse à la thèse exposée dans ce chapitre semble pouvoir être tirée des inscriptions si nombreuses que les fouilles d’'Epidaure ont mises au jour et qui ont été publiées par M. Kawadias. Comme dans telle église de Paris ou de Lourdes, les malades qui étaient venus consulter Esculape gravaient, en hommage, ie souvenir de leurguérison et mentionnaient le moyen employé. Or le malade, après avoir acquitté certains droits, pénétrait dans une sorte de dortoir sacré; il s’y endormait, il avait un rêve dans lequel le dieu Asclépios (ou Esculape) paraissait lui faire subir une opération appropriée, et, au réveil, il était guéri. Tels sont, en gros, les seuls renseignements que donnent les inscriptions d'Epidaure. L’incantation n’y est jamais mentionnée.

Mais il faut remarquer que ce n’est pas, à proprement parler, de la médecine qu’on faisait à Epidaure. On n'y traitait que des maladies exceptionnelles, réputées inguérissables, et l’action du dieu qui en triomphait était regardée comme miraculeuse ; elle s’opposait ainsi à la médecine normale, exercée à l’aide de remèdes et de chants.

A ces inscriptions d’Epidaure nous pourrions d’ailleurs opposer d’autres témoignages. Dans le Plutus d'Aristophane, Kariôn dit : « Mon maître est le plus heureux des hommes : d’aveugle, il est devenu voyant, et il a des prunelles très claires grâce à la faveur d’Asclépios

.péanien » (2). Et le scholiaste commente ainsi ce dernier mot : « le péan est un hymne chanté pour faire cesser une peste ». A-t-il attribué à tort

(1) Hist. n., XXVIII, 3.

(2) Acharniens, v. 1213.

un sens musical à un mot employé seulement dans le sens de « guérisseur » ἤπιε

On peut citer encore le témoignage de Pindare (1), disant qu'Esculape guérissait les malades en les « enveloppant de chants très doux ». Ainsi faisait le médecin mythique Mélampus. Dans un fragment, Hésiode dit : « A moins que la mort ne soit écartée par Phœbus ou Pæan, qui connaissent les remèdes de tout ». Or Pæan et Phœbus étaient toujours sollicités par des chants.

C’est à Titané, près de Sicyone, que fut d’abord installé le culte de Hygeia, la santé ; or nous avons un péan adressé à cette déesse (conservé par Athénée).

Théophraste (1v° siècle avant J.-C.), cité par Athénée (2), dit que la coxalgie se guérit par une musique « en mode phrygien ». Si nous remontons au delà des Grecs, nous trouvons partout la médecine associée aux rites oraux de la magie par des formules d’abord chantées, puis récitées sous forme de talisman ou de prières.

Dans tout l'Orient, la médecine procède par incantations et par exorcismes, entièrement aux mains des magiciens et des prêtres. Chez les Egyptiens, chez les Assyriens, la maladie a été considérée comme l'œuvre d’un mauvais Esprit. Chez les Perses, le médecin est un prêtre adorant Ormuz.

On lit dans le Zend-Avesta : « Si plusieurs médecins se présentent à toi, ὃ Spitana Zarathustra, l’un qui guérit par le couteau, l’autre qui guérit par les plantes, l’autre qui guérit pañla parole divine, c’est celuici qui est le meilleur guérissant des guérisseurs (3) ». Ce qu'on pourrait traduire en langage plus simple : si tu es malade, ne t’adresse ni au médecin, ni au pharmacien, mais à celui quia la science de la voix.

$ 6. — Le chant magique et les prophètes.

On peut rattacher à l'usage de la musique vocale ou instrumentale, employée pour produire des effets physiologiques et magiques, pour provoquer certains états morbides et aussi pour les calmer, le rôle joué par les prophètes dans l’histoire la plus ancienne du peuple d'Israël.

) Pythiques, XIT, or.

) Deipnosoph, XIV, 18.

(1 “(2 (3) Zend-Avesta (Vendidad, Fargard 7).

Distincts du clergé dont ils balançaient l’influence, formant des collèges qui étaient des centres d'initiation et des foyers de propagande, assez puissants pour contribuer à la fondation d’une monarchie au profit de Saül, puis de David, les prophètes étaient des inspirés, saisis de l'esprit de Dieu, au nom de qui ils parlaient. Sans place marquée dans la hiérarchie religieuse qui s'était créée autour du tabernacle, 115 formaient des confréries où on n’admettait pas seulement les hommes : des femmes nerveuses, impressionnables, enthousiastes, comme les pythies de l’antiquité grecque ou les illuminées de tous les siècles, en firent partie ; telle la prophétesse Débora. Or, on constate les trois faits suivants (1): |

1° Dans l'exercice de leur fonction, c’est-à-dire au moment où ils révélaient aux hommes les secrets de Jéhovah, les prophètes étaient en proie à des troubles du système nerveux qu’on a minutieusement étudiés de nos jours, et qu’on retrouve chez eux, d’après les documents, avec une exactitude telle, qu'on « croit se trouver en présence du décalque d’un tableau connu » (Dieulafoy). Ce sont des crises désignées sous le nom technique de grande hystérie, contagieuses comme certaines épidémies qui ont éclaté dans les temps modernes et dont on a la description.

Le prophète illuminé, celui que la Bible nomme hoze, roé ou nabi, est un véritable névropathe. .

2° Or, la musique a été, chez les Hébreux comme chez tous les Orientaux, le moyen employé pour provoquer l’état pathologique spécial où doit être le prophète quand il opère, — et aussi pour modérer cet état.

« Maintenant (dit Elisée), faites-moi venir un joueur de harpe. Et « lorsque cet homme chantait sur sa harpe, la main du Seigneur fut « sur Elisée, et il dit : — 16. Voici ce que dit le Seigneur: Faites « plusieurs fosses dans le lit de ce torrent. » (Rois, IV, nr, 15.)

« Vous viendrez ensuite à la colline de Dieu, près de Gabaa, où il € y a une garnison de Philistins. Lorsque vous serez entré dans la ville, « vous rencontrerez une troupe de prophètes qui descendront du lieu « haut, précédés de lyres, de tambours, de flûtes et de harpes ; et ces «€ prophètes prophétiseront. » (Zbid., I, x, 5.)

€ Durant leurs accès d'ivresse mystique, les initiés parcouraient le

(1) Tout ceci d’après le mémoire sur Le Prophétisme, ses origines, sa nature, lu dans la séance publique annuelle des cinq académies, le 24 octobre 1896, par M. Dieulafoy, membre de l’Institut.

pays en longue file, «en corde », pour employer le terme biblique, hurlant, sautant, gesticulant ensemble au son des cithares, des flûtes, des cymbales et des tambourins, prédisant l'avenir, devinant les pensées secrètes, parlant au nom de Dieu quand une illumination subite leur révélait sa volonté. Dans cet état, ils s’exprimaient en une sorte de vers paraboliques et, si l’on en juge d’après les morceaux parvenus jusqu’à nous, il semble que leurs chants composés suivant des règles presque invariables alternaient et se répondaient, analogues à la strophe et l'antistrophe des lyriques grecs. » (Dieulafoy.) Les prophètes s'intoxiquent de chants, de rythme, de musique et de bruit ; et par là ils arrivent à créer en eux un état qui les fait passer aux yeux de la foule pour des inspirés, et dont ils sont eux-mêmes les premières dupes.

3° La musique est un moyen à deux fins, une arme à la fois offensive et défensive. Tantôt elle est employée pour créer un état pathologique avec ce caractère de contagion qui est inhérent à l'émotion musicale elle-même ; tantôt elle est employée pour arrêter la fureur et ramener le sujet à un état normal (1). Saül est un exemple fameux de l’un et l’autre cas; ce double rôle de la musique s'explique par deux faits : la qualité et les modalités de l'exécution ; les idées qui sont préalablement dans l'esprit de l'auditeur et qui s'associent à ses impressions sonores.

Quand le monarque (Saül), dit encore M. Dieulafoy, en proie à des crises de mélancolie ou de colère, demande à David de prendre sa cithare, les sons de l'instrument l’apaisent jusqu'au jour où, devenu envieux du musicien, Saül s’'abandonne à des accès de fureur homicide en écoutant les mêmes mélodies. Or, bien avant les expériences récentes, on savait que les chants et les concerts de flûte ou de viole apportaient un soulagement aux personnes atteintes de chorée ou de tarentisme et calmaient les démoniaques. Mais on n'ignorait pas non plus que la musique, au lieu d’être bienfaisante, provoquait des crises terribles si elle s'associait dans l'esprit des possédés à des souvenirs pénibles. Tel est bien le cas de Saül.

(1) C’est ce que constate l’auteur du De mysteriis liber (attribué à Jamblique), lorsque, distinguant l’extase produite par des moyens magiques et l'extase vraiment religieuse, il dit (II, 9; : « τὸ ἄλλοις μὲν μέλεσιν ἀναδαχχεύεσθαι, ἄλλοις δὲ ἀποπαύεσθαι τῆς βαχχείας..... φυσιχά τε [γάρ] ἐστι καὶ ἀνθρώπινα χαὶ τέχνης ἡμετέρας ἔργα : qu'il y ait des chants capables de produire le délire bachique, et d’autres chants capables de le faire cesser... ce sont là des œuvres naturelles, humaines, issues de notre art ». Le même auteur dit en parlant de certains chanteurs inspirés : χρῆται αὐτοῖς ὁ Θεὸς ὡς ὀργάνοις, Dieu se sert d'eux comme [s’il jouait] d’un instrument. Cf. la distinction que fait Isidore de Séville entre cantare et canere: « Cantare tantum vocibus vel clamore insonare est ; canere autem interdum modulari, interdum vaticinari est. »

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