LE LIVRE DE MARCELLUS SUR LES MÉDICAMENTS
$ 7. — Le livre de Marcellus sur les Médicaments.
Les idées primitives sur la connexité nécessaire du chant magique et de la médecine ont déterminé pendant longtemps beaucoup d’usages et de formules. J'en citerai quelques exemples puisés à une seule source, importante par sa richesse.
Voici le médecin Marcellus, appelé « l’'empirique », auteur d’un livre Sur les remèdes qui nous est connu par un manuscrit; du ΙΧ’ siècle (1) Marcellus croit à la médecine en tant que « science »; si une de ses formules ne produit pas l'effet attendu, il prévient le lecteur qu'il ne devra pas mettre sur le compte de la science un échec seulement imputable à l'ignorance ou à la légèreté de l'opérateur. Il écrit pour être pratique et utile, non pour faire de la théorie pure ; il s’adresse à ses fils. Il est honnête, religieux, préoccupé de faire du bien autour de lui. Ce qui m'intéresse dans Marcellus, c’est qu'il s'appuie, comme 1116 dit, dès l'introduction de son livre, sur l’autorité des médecins, professionnels ou non, qui l'ont précédé : les deux Pline, Apulée, Celse, Apollinaris, Designatianus, Siburius, Eutrope, Ausone ; c’est aussi qu'il n’a pas négligé les remèdes employés par les gens du peuple, ce que nous appelons les remèdes de bonne femme : « J'ai recueilli avec le plus grand soin, dit-il, les remèdes naïfs que le hasard a fait trouver aux illettrés (agrestes et pleberi), et que l'expérience leur ἃ permis de reconnaître pour bons ». Marcellus est donc à la fois un continuateur dela tradition et un témoin de l'usage.
Or le carmen, le vieux chant magique, revient assez souvent dans les formules de Marcellus. A-t-on reçu dans l'œil un petit corps étranger ? Il faut mettre sur sa tête une couronne faite avec l’herbe appelée artemisia et dire trois fois le carmen suivant : {etunc resonco bregan (2) gresso. Un autre carmen, sion le dit 27 fois ({er novies!) peut non seulement délivrer l’œ1l du parasite qui l’incommode, mais faire sortir un os, imprudemment avalé, du gosier d’un homme ou d’une bête : os gorgonis basio. Autre carmen pour un cas analogue : in mon
(1) V. le Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements, t. 1, p. 223, et l'édition de l'ouvrage par Georg Helmreich (collection Teubner).
(2, De Medicamentis, VIII, 171. Je remarque en passant qu'il faut frotter l'œil en disant ce « carmen », et que dans le patois du Midi, brégua, ou bréga, signifie frotter. Marcellus, si je ne me trompe, était de Bordeaux.
dercomarcos axalicon. Et, comme pour la chanson d'amour envoyée par Tibulle à Delia, il faut cracher un nombre de fois déterminé! Ailleurs, Marcellus qualifie les formules dont il prescrit l'usage par le mot significatif de præcantalio (1).
Nous verrons plus loin quela plupart de ces formules sont fondées sur le principe d'imitation.
ἢ ὃ, — Encore un mot sur le folklore américain.
Je ne connais, à propos de maladies, qu’un seul cas où la musique est employée non pour guérir, mais pour consoler ou inviter à la résignation (ce qui est une idée voisine, mais distincte). Il se trouve dans les îles Bahamas, chez les peuplades dont les légendes et la musique offrent de réelles analogies avec celles des nègres des Etats-Unis, mais qui, à en juger par le recueil de leurs chants, ont profondément subi l'influence des missionnaires protestants (c’est ce qui enlève une partie de son intérêt général à l’ouvrage auquel j'emprunte le fait exceptionnel suivant : Bahama Songs and Stories, par Charles L. Edwards, dans les mémoires de l'American folk lore Society, vol. III, Boston, 1895). Lorsqu'un malade est en danger de mort, hommes, femmes, enfants de tout âge se rendent dans sa hutte, en occupent la chambre la plus grande, les portes, les fenêtres, et chantent des airs lugubres, tandis que le patient git dansune pièce à côté. S'il ne meurt pas tout de suite, on recommence la nuit suivante : soprani, ténors, altos, basses, se mêlent sans souci des lois de l’harmonie et font une musique très triste, expressive, dont l'observateur américain déclare n’avoir entendu nulle part ailleurs l'équivalent. Le refrain de la mélodie qu'il cite est Quelqu'un meurt, chaque jour :
Some bod-y's dy-ing ev- ry day.
C’est un usage chrétien (prières des agonisants) greffé sur des usages de primitifs.
(1) De Medicamentis, ch. vint, 1993; XV, 11 ; XXIX, 45 ; XXXVI, 70.