‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 48 sur 169 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

LE CHANT MAGIQUE EMPLOYÉ COMME MOYEN DE NUIRE EFFETS DIVERS DE L’'INCANTATION

Si les primitifs ont eu des chants pour ramener l'harmonie dans Île monde, ils en ont eu pour le bouleverser, pour y introduire la ruine et la mort, comme aussi pour satisfaire des sentiments de malveillance et de haine. De ce double fait nous trouvons des exemples dans la plupart des pays. |

$ 1. — Les chants de perdition en Chine.

Le Chinois Se-ma T’sien nous donne un curieux récit que je résume en quelques lignes (1).

Nous sommes en Chine, au vi° siècle avant l'ère chrétienne. Le duc Ling fait un voyage, avec une escorte, pour se rendre dans le pays de Tsin. Pendant une halte sur le bord de la rivière Pou, au milieu de la nuit, il entend une mélodie jouée sur un luth invisible, on ne sait par qui. Il fait venir son maitré de musique Kiuen, et après avoir prolongé sa halte pendant deux nuits pour observer à loisir le même phénomène, il fait noter l’air entendu ; puis il se rend dans le pays de Tsin, dont le roi le reçoit magnifiquement en lui donnant un somptueux repas sur une terrasse. Quand on est un peu échauffé par le vin, le duc Ling dit à son hôte que, au cours du voyage, il a entendu un air merveilleux, et 1l lui propose de le lui faire chanter par le maître Kiuen. A peine celui-ci a-t-il émis les premières notes, qu’un des convives l’arrête en lui disant : « Ne chantez pas cela ! c’est une musique de perdition ! partout où on l'exécutera doivent arriver des catastrophes ! » Le roi, sceptique ou un peu égaré, demande, par une sorte de bravade, qu’on lui chante cet air extraordinaire et tous les autres airs de perdition que l’on connaît.

(1) Mémoires de Se-Ma T'sien, traduction française de M. Chavannes, membre de l’Institut, professeur au Collège de France.

Kiuen obéit ; mais nous assistons alors à une série de coups de théâtre en crescendo qui font songer à la scène finale du Freischütz. Dès la première mélodie, une bande de grues noires vient s’abattre sur la terrasse du palais ; à la seconde, des nuages paraissent dans le ciel ; à la troisième, un grand vent s'élève, une rafale se déchaîne et fait voler les tuiles de la véranda ; saisis de terreur, les assistants se prosternent, la face contre terre. Pendant trois ans, le pays fut désolé par une grande sécheresse qui rendit la terre rouge et stérile. Et l’auteur du récit conclut en disant: « une musique ne doit pas être faite inconsidérément. »

En lisant ce trait : la terre rendue « rouge pendant trois ans »;ile lecteur d'éducation latine pense à Ovide qui parle, lui aussi, d’un champ de blé rendu stérile par un carmen, mais qui dit, avec une élégance peu familière aux Chinois: Céres, blessée par une incantation, ne donne qu’une paille vaine, sans épis .

Carmine læsa Ceres, tenuem vanescit in herbam.

Chez les Hindous, auxquels les Chinois ont beaucoup emprunté pour la musique, nous trouverions des croyances du même genre, attestées par les monuments du folklore. Un jour, l’empereur Akber veut se débarrasser d’un de ses sujets, Gopaul ; pour cela, il ne le condamne ni à être décapité ou pendu: il lui ordonne simplement de chanter certaine mélodie ou Rag, possédant une vertu de perdition. On croit, en effet, que quiconque chantera cet air périra au milieu des flammes. Gopaul, d'abord convaincu que sa dernière heure est arrivée, fait ses adieux à sa famille ; puis il emploie le stratagème suivant : il entre dans la rivière Jumna, où il reste immergé jusqu'au menton, espérant que grâce à cette précaution il pourra concilier son propre salut avec l'obéissance due aux volontés de l’empereur. Mais, dès les premières notes, l’eau se met à bouillir autour de lui. Vainement, des souffrances intolérables lui font demander grâce : on le somme de continuer. Alors des flammes l'entourent ; et, bien qu'il soit dans une rivière, son corps est réduit en cendres.

Chez les Finnois (dans le Kalevala, recueil de poèmes de Finlande), on trouve des prodiges du mêmegenre. Wäinômôüinen fait monter sur un sapin enchanté le forgeron Ilmarinen, puis « il élève la voix, il entonne un chant magique ; il produit aussitôt un vent violent, un tourbillon d'orage. L'arbre et le forgeron disparaissent, emportés dans des régions lointaines ». Ailleurs, contre le navire qui le porte, un autre magicien lance ses plus terribles enchantements : à sa voix surgit un épais brouillard, puis un monstre marin gigantesque ; une horrible

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