CHANTS POUR RENDRE UNE TERRE STÉRILE
tempête éclate. — Un magicien étant dans une assemblée hostile se met à chanter ses runos sauvages : aussitôt, le feu jaillit de ses vêtements, la flamme s’élance de ses yeux.
On peut rapprocher quelques autres faits : le géographe Pomponius Mela (1° siècle après J.-C.) parle d'un sanctuaire gaulois administré par neuf prêtresses dont les chants magiques, carmina, avaient le pouvoir de soulever la mer et de déchaïner les vents. Les Néo-Zélandais possèdent une incantation spéciale (Karakia) pour faire se lever le vent ; les Scandinaves ont des « runes » (associés au chant) pour commander aux flots (1).
$ 2. — Les chants de perdition en Amérique.
L'Amérique précolombienne fournit la matière d’un rapprochement intéressant. Miss Fletcher (2; nous décrit l’organisation d'une société indienne (Poo-g'thun) d’origine très lointaine, aujourd'hui disparue, dont pouvaient faire partie seulement les guerriers chefs, connus pour leur bravoure et leurs exploits. Cette société avait des archives qui représentaient son objet et sa fonction traditionnelle: c’étaient des chants, confiés à la garde d’une sorte de président (Keeperofthe songs), élu à vie. On raconte que parmi ces chants anciens, il y en avait un qu'on ne pouvait exécuter, sans que la mort visitât aussitôt la famille du chanteur : aussi hésitait-on à le demander, pour ne pas encourir une grave responsabilité ; au moins offrait-on des cadeaux considérables pour compenser l’infortune dont le chanteur était menacé. « La dernière fois que le Keeper le fit entendre, un guerrier Sioux se glissa dans le camp, pénétra jusque dans la tente du chef et frappa sa fille à mort. »
Il est à remarquer que la magicienne Circé est une cantatrice, et qu'en plusieurs endroits de l'Odyssée Homère la caractérise par l’habileté de sa voix.
$ 3. — Chants pour rendre une terre stérile.
Chez les Latins, l’histoire des moyens de nuire est particulièrement riche en documents. Je vais en citer des spécimens pris à des époques
(1) Au sujet des chants de perdition, cf. ce que la traduction latine du psaume ΓΙ appelle verba præcipitationis.
(2) À Study of Ohama music.
différentes. Quelques-uns impliquent seulement l’usage de la parole ou de l'écriture ; telle cette tablette de Carthage sur laquelle, avant de prendre part à une course de chars, un cocher avait inscrit les noms de tous les chevaux de ses adversaires, et ajouté : « je t'invoque, démon... ; je te livre ces chevaux pour que tu les retiennes, les embarrasses et empêches leurs mouvements (1) ». L'art de tricher aux courses est fort ancien. Un très grand nombre d’autres témoignages indiquent, ou supposent un rite antérieur où le chant était employé. M. Cagnat cite cette inscription, trouvée en Afrique sur la tombe d'une jeune femme mariée à 15 ans et morte à 28 : « Elle n’a pas eu la mort qu’elle méritait. Longtemps elle fut alitée, eurveloppée par des charmes. L'âme lui a été prise de force, elle ne l’a pas rendue à la nature ». Il y avait, en effet, chez les Romains, des « carmina » par lesquels on s’efforçait à triom- .pher, de toute facon, d’un ennemi.
Voici des moyens de nuire d’une facon plus détournée ; on frappe un homme non dans sa personne, mais dans ses biens : /a moisson, les céréales.
Le charmant Tibulle énumère ainsi les miracles que peut accomplir la voix du chanteur magicien (Ælégie 1x, 1. [, v. 19 et suiv.):
Cantus vicinas fruges traducit ab agris,
« Le chant peut faire passer une récolte de la terre du voisin dans la « tienne ».
Cette prouesse est mentionnée dans de nombreux témoignages. Virgile, dans sa vin® Eglogue, fait dire à un de ses bergers qu'il a vu la magicienne Mœris transporter la récolte (oules semailles) d’un champ dans un autre (2).
Pline (liv. XVIII, c. vi) nous raconte, à ce sujet, une très belle anecdote qui est la preuve authentique d’une croyance populaire aux effets du chant magique. Un jour, on s'aperçoit que l’affranchi C. Furius Cresinus fait, dans le petit champ qui lui appartient, une récolte beaucoup plus riche que ses voisins, lesquels possèdent de très grandes terres. Aussitôt on le soupçonne ; on le dénonce. On l’accuse de s'être enrichi aux dépens d'autrui à l’aide d’incantations. Sp. Albinus le cite devant le tribunal. On va passer au vote ; une condamnation paraît
(1) Cité par M. Cagnat (Conférences du musée Guimet, t. XV, la Sorcellerie et les sorciers chez les Romains).
(2) Le poète latin Nemesianus (1ΠῸ s.) dit: Migrant sata, vellitur arbos. (Chants de la magicienne Mycale.)
imminente. Alors Cresinus, par un beau geste antique, fait paraître devant ses juges ce qu'il appelle ses « instruments de travail » : sa fille, vaillante comme un homme, sa lourde charrue, ses pioches, ses bœufs en très bon état: « Voilà, dit-il, mes moyens d’incantation ; quant aux autres, — ma peine, mes veilles, la sueur de mon front, je ne puis les amener sur le forum » (1).
Le chant magique peut produire une amnésie soudaine. Dans son Brutus (60), Cicéron raconte qu'il plaidait un jour contre Curion, et que celui-ci oublia subitement la cause tout entière : incapable de plaider, il rejeta les causes de son impuissance sur les enchantements de Titinia, cliente de son adversaire (id veneficiis et cANTIONIBUS T'itiniæ faclum esse dicebat). Cet avocat pratiquait à sa manière la méthode du cocher dont je parlais tout à l'heure et qui voulait empêcher ses concurrents de courir.
Il y a là une très ancienne croyance. Dans le Prométhée d'Eschyle, lo parle d’ « un chant qui donne le sommeil (2) ». On peut rattacher l’une à l’autre la propriété de frapper d’oubli et celle de faire dormir, d'enlever la notion de temps.
On connaît la légende du moine d’Afflighem, dans la Flandre orientale.
Un jour, un moine que personne ne se rappelait avoir vu auparavant, vient frapper à la porte de l’abbaye, et déclare qu'il appartient à la communauté. Fulgence, abbé du monastère, s'étonne de l’arrivée du nouveau venu: il lui demande son nom, d'où il vient... Le moine, à son tour, est très étonné, car il ne reconnaît personne dans cette maison d’où ilest sorti, aflirme-t-il, il y a quelques heures à peine. Il raconte que, le matin de cette même journée, il a chanté au chœur avec les autres frères. Il ajoute que lorsqu’en chantant on était arrivé au psaume 89, où il est dit: « Mille ans ne seront pas plus devant tes yeux que n’était la journée d’hier », ces mots l'avaient si profondément touché que les chantres avaient quitté le chœur
(1) Pline, il est vrai, se sert du motweneficia (philtres) pour indiquer les moyens frauduleux que l’affranchi Cresinus est soupçonné d'avoir mis en usage; mais comme nous savons, par beaucoup d’autres témoignages, dont le principal est un texte de la loi des XII tables, que ces vols supposés se faisaient à l’aide du chant, nous en concluons que Pline — comme tant d’autres modernes — confond les rites manuels et les rites oraux de la magie. Il en est de même pour les vers d’'Empédocle cités plus loin et où, pour des raisons analogues, le mot pharmaka doit être entendu pour aoïde, chant.
sans qu'il s’en aperçût, et qu’il était resté tout seul à sa place, absorbé par cette unique pensée ; après être demeuré quelque temps à réfléchir, il avait entendu les accents d’une musique céleste : levant les yeux, il avait vu un oiseau qui chantait d'une voix si mélodieuse, qu’il avait été plongé dans le ravissement ; et comme l'oiseau s'était envolé au bois voisin, il l'avait suivi. Il avait passé quelque temps à peine à l'écouter : au retour cependant, il s'était senti tout effrayé, car l’aspect des lieux était si changé qu’il avait grand'peine à les reconnaître.
Intrigué, Fulgence a l'idée de demander au moine le nom de l'abbé et celui du roi qui règne sur le pays. On s'aperçoit alors que ces noms sont ceux d’un abbé et d'un roi qui ont vécu trois cents ans auparavant. Sous l'influence de la musique, le religieux ne s'était pas aperçu que trois siècles s’écoulaient..…. (1).
L'histoire de la civilisation arabe honore un très savant musicien, de talent merveilleux, Al-Faräbi, qui avait le don de faire passer ses auditeurs par tous les états qu'il lui plaisait, et qui a été appelé « l'Orphée arabe (2) ».
D'Herbelot, dans sa Bibliothèque orientale, raconte ainsi une prouesse du célèbre virtuose, auprès du puissant Seifeddoulat :
« Seifeddoulat rendit beaucoup d’honneurs à Faräbi, et le retint auprès de lui pendant que les Musiciens qu'il avoit fait venir, chantèrent : Faràbi se mêla avec eux, et les accompagnant avec un luth qu'il prit en main, il se fit admirer du prince, qui lui demanda s’il n’avoit point quelques pièces de sa composition.
« Il tira sur le champ de sa poche une pièce avec toutes ses parties qu'il distribua aux Musiciens, et continuant à soutenir leurs voix de son luth, il mit toute l'assemblée en si belle humeur, qu'ils se mirent tous à rire à gorge déployée ; après quoy faisant chanter une autre de ses pièces, il les fit tous pleurer ; et en dernier lieu changeant de mode, 1] endormit agréablement tous les assistans.
« On raporte encore de ce grand homme qu'’étant un jour en compagnie de Saheb Ben Ebad, il prit le luth des mains d'un des Musiciens ; et ayant joué de ces trois manières dont nous avons parlé, lorsque la
(1) Chez les Hottentots et les Cafres, «l’extase provoquée par le chant et la danse est un moyen de conjurer les Esprits ». (Chantepie de la Saussaye, Manuel d'Hist. des religions, tr. fr., p. 17.) « [Chez les (anciens) Japonais], on se servait d’incantations magiques. L'erreur n’était pas permise dans la récitation des formules rituelles.. La divination était en général le but de l’extase. Pour se préparer à cet état divin, il fallait vivre dans des forêts solitaires, se baigner et jeûner. Quand l'orchestre, composé de huit personnes, a joué pendant assez longtemps, le médium prend un Goheï dans ses mains, se met à trembler spasmodiquement, tombe en convulsions et finit par être agité d’un frémissement continu. Un aide alors l’interroge ; le médium répond comme s’il était un Kami. » (Id. 1bid., p. 67-8.)
(2) Steinschneider, Al Faräbi, Saint-Pétersbourg, 1869, p. 79.