L’'INCANTATION HOMICIDE DANS LA CIVILISATION CHRÉTIENNE
troisième eut endormi les assistans, il écrivit sur le manche du luth dont il s'était servi, ces paroles : « Faräbi est venu, et les chagrins se sont dissipés, »
Cette histoire ressemble beaucoup à celle du joueur de flûte Timothée changeant à son gré, par la musique, les sentiments d'Alexandre, et dont le poète anglais Dryden a tiré le sujet d’une de ses compositions.
On peut la rapprocher aussi de l’anecdote racontée par Plutarque (1). Dans un festin, un joueur de flûte très habile fait entendre, à dessein, cette musique particulièrement licencieuse « qui enivre plus que toute espèce de vin, lorsqu'on s’en remplit inconsidérément et sans mesure » : les convives ne se contentent pas de crier et de battre des mains en restant couchés : presque tous finissent par s’élancer hors de la table et par exécuter les danses les plus libres.
De tels faits sont sur la limite de la magie et de l'influence physiologique de la musique.
Un conte allemand, connu sous ce titre : Le Juif du taillis, parle d'un condamné innocent qui, au moment d’être pendu, demande, comme dernière faveur, de jouer un air sur son violon ; dès le premier coup d’archet, l’effet est irrésistible : juge, prêtre, bourreau, spectateurs, tout le monde danse, et tourne, tourne éperdument, sans fin, jusqu’au moment où le juge épuisé promet la vie sauve au violoneux, pourvu qu’il s'arrête.
Pline parle de formules magiques à l’aide desquelles on peut briser des vases. Engel cite un conte de la Grèce moderne où un jeune homme, en traversant la place du Marché, fait voler en éclats, par son chant, la poterie exposée.
8 5. — L'incantation homicide dans la civilisation chrétienne.
Dans la civilisation chrétienne du moyen âge nous trouvons un grand nombre de faits formant une suite à ceux dont je viens de parler.
Aimoin, chroniqueur français du x° siècle, raconte (2) qu'on fit périr dans les supplices des femmes qui s'étaient servies de chants homicides, et qui l’avouaient.
Voici un des faits les plus curieux que j'aie à mentionner dans cette partie de mon exposé.
(1) Questions de table, liv. VIT, 5.
(2 ΤΠ 9 Franc, 52.
Au xiv° siècle de l’ère chrétienne, en 1316, le concile de Cologne dit ceci (au canon 21) : « Dans toutes les églises qui nous sont soumises, il est défendu de faire des imprécations et de chanter la mélodie Media vita contre les personnes, sauf avec notre autorisation spéciale. » Voilà donc un concile — le type de savoir et d'autorité le plus élevé que le moyen âge aitconnu — déclarant solennellement, dans un texte formel qui est l'expression la plus haute de la loi, qu’il y a des chants dont on peut se servir pour produire un dommage, une souffrance, pour perpétrer un crime, et, trait bien remarquable, le concile laisse entendre que . de ces chants peut être paralysé par une formule contraire, c'est-à-dire une autorisation.
Une telle interdiction supposait des abus assez fréquents, des perversions- malintentionnées du chant liturgique qui lui étaient fort antérieures, en un mot des pratiques de magie musicale empruntant une arme au répertoire grégorien et la faussant pour son usage. C’est une preuve que dans les chants de l'Eglise, désappropriés de leur emploi primitif, épurés, adaptés à des paroles nouvelles, 1] y avait, au fond, une populaire musique de magie.
Voici cette mélodie. Le lecteur peut la lire sans appréhension; le R. P. bénédictin dom Mocquereau l’a fait entendre au cours d’une conférence où il ne voulait tuer personne ; et il l’a insérée dans un petit recueil de « timbres grégoriens », c’est-à-dire de formules qui, par leur emploi répété et leur retour fréquent, sont une des bases de la musique religieuse primitive :
Me- di- a- vi- ta in mor-te su- mus ; Quem que-ri-mus
ad- ju- to-rem ni- si te Do- mi- ne, qui pro pec- ca-
Ξ--- Ὁ EEE ER —— ——- == ἐὰν “- rie tis nos- tris jus- te i- ra- sce- ris
Ce répons fameux, désigné quelquefois sous le nom d’antienne, attribué au B. Notker, passe pour une des plus belles compositions faites à l’abbaye de Saint-Gall. Dans sa forme primitive, il se chantait avec trois versets; puis on l’a transformé de diverses manières. Spécialement composé pour des jours de tribulation, il convient aussi au temps de