‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 51 sur 169 · EFFETS DU CHANT MAGIQUE SUR LES ANIMAUX · texte numérisé non relu

EFFETS DU CHANT MAGIQUE SUR LES ANIMAUX

la Septuagésime (3° dimanche avant le carême) et aux jours de pénitence. Aussi, est-ce à cette époque de l’année liturgique qu’il se présente, à l'office de Complies.

$ 6. — Effets du chant magique sur les animaux.

A l’action sur les choses matérielles et sur les hommes est associée une action sur les animaux.

Lorsque Pindare, dans l’éblouissant début de sa première ode Pythique, parle des effets de la lyre d’or d’Apollon (la foudre apaisée, les guerres suspendues...), et ajoute que, sur le sceptre de Zeus, l'aigle s'endort, baigné dans un nuage d'harmonie, 1l se fait l'écho d'une croyance très ancienne et très populaire. Aux époques les plus civilisées, on a cru que la musique avait une action réelle sur les animaux les plus redoutables ou les plus sauvages. Cette idée repose sans doute sur l'assimilation de l'animal à l’homme, et des effets produits sur celui-ci aux effets possibles sur celui-là ; mais elle vient aussi des primitifs vivant au milieu des bêtes, toujours en chasse, et appliqués à apaiser de tels ennemis.

Le musée Guimet, à Paris, possède plusieurs monuments figurés du dieu hindou Krichna-Govinda gardant les troupeaux du berger Nanda, — une sorte d’Apollon chez Admète. — Il est représenté jouant de la flûte, tandis qu’autour de lui des animaux sont dans une comique attitude de soumission et de tendresse admirative: c'est le pendant de cette composition où l’on voit le grand charmeur thrace Orphée assis sur un lion couché, la lyre en main, tandis qu’à sa droite un quadrupède et un oiseau sont attentifs. Orphée est le grand musicien mythique de l’antiquité, et c’est un magicien (Bouché-Leclerc).

Je renonce à énumérer tous les miracles attribués à la musique d'Orphée et à citer les textes littéraires qui ont perpétué jusqu’à nous le souvenir de ces miracles. Je me borne à dire qu’une légende aussi tenace, et dont nous sommes à peine dégagés, doit avoir son principe dans une croyance primitive très forte, ou bien correspondre à une superstition commune, car nous la retrouvons dans beaucoup de pays. Les monuments figurés représentant la légende d'Orphée paraissent avoir été presque aussi nombreux que les monuments littéraires. Pour ne citer que les plus connus, on en a trouvé, en Gaule, dans la forêt de Brotone (monument aujourd’hui au musée de Rouen), avec les saisons figurées aux quatre angles de la mosaïque ; à Vienne, à Lyon, à

οὗ LE CHANT MAGIQUE EMPLOYÉ COMME MOYEN ΡῈ NUIRE

Aix ; en Italie, près de Civita-Vecchia (1840), sur la prazza Victoria, à Palerme ; Orfeo citarizzante tra gli animali semble être un thème inépuisable pour les archéologues. Dans le sud tunisien, en 1894, M. Leroy de la Marche a retrouvé Orphée sur un monument funéraire d'El-Amrouni, assis sous un arbre avec un lion, un chien (?) et un aigle à ses pieds. Près de Cherchell, on a exhumé une image du musicien thrace charmant les bêtes suivantes : une autruche, un chacal, un tigre, une hyène, une gazelle, une antilope, une panthère... Au Maroc, à Tanger, mosaïque sur le même sujet.

Le prestige des poètes gréco-latins a donné à cette tradition une sorte de suprématie; mais elle n’est point isolée.

Les Finnois ont aussi leur Orphée. Dans leur mythologie, Waïnämoïnen, qui passe pour l'inventeur de la harpe nationale à cinq cordes (Kantele), s'assied, dès qu’il a construit l'instrument, au bord d’un ruisseau : 11 joue avec une telle puissance, qu’il plonge dans l’extase tout ce qui est à portée de sa musique : hommes et animaux écoutent avidement ; les bêtes sauvages ont perdu leur férocité ; les poissons montent à la surface de l’eau et demeurent immobiles ; comme dit un de nos poètes épiques du xvn: siècle,

Les arbres prennent part eux-mêmes à la fête; Ne le pouvant du pied, ils dansent de la tête.

Bientôt les femmes, les vieillards, les enfants, se mettent à sangloter d'émotion voluptueuse. Enfin, Waïnämoïnen pleure lui aussi, et les grosses larmes roulant sur sa barbe deviennent les belles perles qui sont au fond de la mer...

L’Orphée chinois paraît être l’empereur Fou-Hi, créateur de la civilisation, qui, d’après les chronologies traditionnelles, régnait en 2953 avant J.-C. A cette époque, le peuple chinois, « vivait dans les bois, se nourrissait de chair crue, buvait du sang ». Fou-Hi améliora le sort des hommes, inventa les instruments de musique, et fixa les règles de cet art qui, suivant un auteur chinois, « non seulement dompte les bêtes féroces, mais fait régner la concorde parmi les fonctionnaires » |

Les faits relatifs à l’action magique du chant sur les animaux ont été, comme tant d’autres, embellis par l'imagination des poètes ; assez souvent, ils paraissent être un cas particulier de l'effet physiologique des sons. Cependant, beaucoup de témoignages tendent ἃ montrer qu'il y alà autre chose qu'une observation banale; d’ailleurs une superstition populaire peut seule rendre compte de certaines affirmations et les justifier.

Page 1