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EFFETS TERRIBLES DU CHANT MAGIQUE, D'APRÈS LES SCANDINAVES

Strabon dit que les éléphants sont domestiqués, les uns par le langage, les autres par un chant. Le célèbre jésuite du xvu® siècle, Athanase Kircher, dans sa Musurgia, liv. IX, ch. vu, dit qu'il a vu et entendu (le 17 mai 1638, en Sicile) des pêcheurs prendre, à l’aide de certaines formules, le poisson vulgairement appelé pesce Spada. Il raconte dans le même ouvrage (t. II, p. 232) l'histoire célèbre du magicien qui, en jouant de la flûte, délivra la ville de Hameln, en Saxe, d’une invasion de rats, puis, ne se trouvant pas suffisamment payé, prit une autre flûte, et, par la vertu de son chant, entraîna tous les enfants de la ville dans une caverne d’où ils ne sortirent plus.

A ce thème se rattachent une multitude de légendes analogues.

$ 7. — Effets terribles du chant magique, d'après les Scandinaves.

Pour donner encore une idée de ce pouvoir merveilleux attribué au chant en tout pays, je rappellerai, chez les Scandinaves, le duel musical des deux magiciens chanteurs : Waïnämôüinen et Joukahainen, qui dépasse de beaucoup, enintensité de merveilleux, ceux dont la littérature gréco-latine nous a transmis le souvenir.

Les deux magiciens se sont porté un défi intellectuel : 1] s’agit de savoir lequel des deux connaît le mieux les mystères du monde et de la cosmogonie mythique. L'un et l’autre sont des chanteurs d’une habileté consommée. Le jeune Joukahainen se caractérise ainsi lui-même en parlant à son père : « Par mon chant, je fais que le meilleur musicien devient le plus mauvais; je lui mets des souliers de pierre aux pieds, autour du corps un vêtement de bois; par mon chant, je charge des montagnes sur ses épaules, des rochers sur sa poitrine ; à ses mains, je mets des gants de pierre, sur sa tête un casque de pierre. » Quant à Waïnämôinen, c'est aussi un thaumaturge de force exceptionnelle. A sa voix, les marais mugissent, la terre tremble, les montagnes chancellent, des dalles épaisses volent en éclats, les rochers se fendent, les pierres se brisent sur les rivages.

Dans le conflit qui met aux prises ces deux virtuoses, Waïnämüinen accumule les prodiges. Il fait pousser des branches feuillues sur le collier du cheval de Joukahainen, des rameaux d’osier sur ses harnais, des rameaux de saule sur ses rênes; il change son traîneau en un arbrisseau desséché, son fouet orné de perles en roseau des bords de la mer, son cheval au front étoilé en pierres des cataractes, son glaive à la garde d’or en éclair, son arc orné de mille couleurs en arc-en-ciel, ses flèches

ailées en rameaux de pin, son chien au museau crochu en borne des champs, son bonnet en nuage aigu, ses gants en nénuphar, son bleu manteau de laine en brouillard, sa fine ceinture en traînée d'étoiles. 1] chante, et soudain un sapin surgit de terre, un sapin à la couronne fleurie, aux rameaux d'or : sa tête monte jusqu’au travers des nuages ; ses branches s'élèvent dans les airs et franchissent les hauteurs du ciel. Il chante, et lalune vientse poser dans la couronne du sapin, et Ottawa sème ses étoiles sur ses branches.

Accablé par cette science, Joukahainen vaincu s'enfonce lentement dans un marais. Saisi d'épouvante, il demande grâce, offre sa sœur comme rançon.

Waïnämôüinen consent ; 1] s’assied alors sur la pierre de la joie, chante une fois, puis une autre fois, enfin une dernière, en rappelant à lui ses ensorcellements magiques. Et Joukahaïnen sort de l’abîme où il était plongé.

ὃ 8, — Le chant magique et la résurrection des morts.

Dans un passage de son Agamemnon, Eschyle dit : « Lorsqu'un mortel a rougi la terre de son sang, quel est donc le chant magique qui pourrait le rappeler à la vie » (1)? Une telle question a l’air d'exprimer le scepticisme d’un grand esprit à l'égard des incantateurs qui se flattaient de rendre la vie à un mort ; mais elle semble, en même temps, nous avertir de l'existence de ces incantateurs et de leurs prétentions. J'attache le même sens, ironique, à la manière d’Euripide, à un passage presque identique des Euménides où le poète fait dire à Apollon : « Quand la poussière a bu le sang d’un homme une fois mort, onne peut plus remettre cet homme debout. Pour cela, mon père n'a pas fait de chant magique » (2). Il semble cependant que le programme des incantateurs soit allé jusque-là. Peut-être le thrène primitif, avant de devenir une simple déploration, a-t-il été un essai de résurrection. Devant le premier cadavre, on a cru au sommeil, non à la mort (comme les enfants que Victor Hugo fait parler dans la Grand Mère). Il est d’ailleurs impossible ‘que si une telle ‘superstition a: existé, elle ait duré longtemps.

En une pareille scène, Eschyle ne se conforme pas seulement aux

(1) V. 1027-1030. (2) Eum. v. 650 et suiv.

croyances usuelles, mais à l'esprit le plus antique de la magie, si nous tenons compte de certains témoignages. Ainsi la division des hymnes magiques en deux classes, dont l’une est spéciale aux dieux d'en bas, fait songer à la doctrine de Zoroastre, telle qu’elle est exposée par Plutarque : « Les uns pensent qu'il existe deux divinités en quelque sorte rivales, dont l’une produit les biens, etla seconde les maux. D'autres appellent Dieu le meilleur de ces principes et Démon le plus mauvais. C'est la doctrine du mage Zoroastre, lequel vécut, dit-on, cinq mille ans avant la guerre de Troie. Il donnait au Dieu le nom d'Oromase, et au Démon celui d'Arimane. Pour l’un, Zoroastre enseigne des sacrifices de prières et d'actions de grâces ; pour l’autre, des cérémonies lugubres destinées à détourner les maux ».— Ce sont ces rites que l’on retrouve dans les scènes dont il vient d’être question.

Des Grecs, ces idées sur l'évocation des morts par l’incantation sont passées chez leurs imitateurs, les Romains. Aïnsi, dans l'Œdipe de Sénèque (v. 559), Tirésias, après s'être acquitté des autres rites, « invoque les ombres et leur roi... [l chante, d'une voix rapide et menacante, ce qui est capable d’apaiser ou de réunir au commandement les ombres légères » :

Il déroule un carmen magique :

Carmenque magicum volvit, et rapido minax Decantat ore, quicquid aut placat leves Aut cogit umbras.

L'évocation des morts par le chant autorise à croire que le thrène fut d’abord employé pour ramener à la vie un mort qu’on croyait simplement endormi.

Euripide (dans le dernier chœur d’Alceste) semble excepter la « Nécessité » seule de l’action de la magie musicale :

«Je me suis livré au commerce des Muses; mon esprit s'est élevé dans les cieux et s’est appliqué à bien des études diverses, et je n’ai trouvé rien de puissant que la Nécessité. Il n’est de préservatif contre elle ni dans les tablettes conservées en Thrace et dictées par la voix d’Orphée, ni dans lés remèdes que Phœbus a donnés aux enfants d’'Esculape, pour soulager les mortels souffrants. »

Le pouvoir que confère la musique au chanteur ou à l’exécutant n'est pas seulement un pouvoir d’inhibition ou d’attraction; c’est un pouvoir absolu, souverain, sans limites déterminées, parce qu'il a pour fondement la possession des principes universels de la vie, ou la mise en contact du musicien avec eux, ou je ne sais quoi de surnaturel, de divin,

d'invincible et d'inexplicable. Il ne se borne pas à déchaîner des forces inactives (comme celles que le physicien moderne suppose contenues dans la matière) ou à les faire entrer dans le repos : il excelle aux métamorphoses soudaines, comme un démiurge dont le caprice ne connaîtrait aucune loi. J’en pourrais citer des exemples pris un peu partout.

Le philosophe Empédocle résume, par ses traits essentiels, le programme de la magie musicale quand 1] dit: « Tu apprendras de moi « les remèdes de toutes les maladies et celui de la vieillesse; tu sauras « maitriser la puissance des vents qui, déchaïînés sur la terre, dévastent « les champs, ou bien, situ le veux, tu leur opposeras des vents contraires ; « tu changeras la pluie d’orage en sécheresse pour les hommes, ou bien, « de la sécheresse d'été tu feras sortir la pluie salutaire aux arbres et « rafraîchissante ; de l'Enfer même, tu sauras faire revenir les « morts » (1).

Lucain, au V°chant de la Pharsale, a indiqué avec son emphase coutumière les effets terrifiants du carmen. Partout, en Orient comme chez les Gréco-Latins, ils sont illimités. Au Thibet, le Siddhi, ou pouvoir magique auquel on atteint en suivant la doctrine du Voga, est « la faculté de rendre un corps plus léger ou plus pesant, plus petit ou plus grand que n'importe quoi, de se porter en tout lieu, de prendre toute forme, de dominer toutes les lois naturelles, de tout régir à son gré » (Waddell). C’est un programme universel.

$ 9. — Autres effets merveilleux de la musique.

Les satyres, dans le Cyclope d’Euripide (646), connaissent un chant d'Orphée (ἀλλ᾽ oid’ ἐπῳδὴν Ὀρφέως ἀγαθὴν πάνυ), par la vertu duquel le tison ira de lui-même s’enfoncer dans l’œil du Cyclope. — Dans la légende du balai transformé en domestique et travaillant pour le compte de l’enchanteur (Lucien, Philopseudes, 35 : περιδαλὼν ἱματίοις, ἐπειπών τινα ἐπῳδὴν....), l'enchantement est un mot de trois syllabes : ἐπήχουσα τῆς ἐπῳδὴς" ἦν δὲ τρισύλλαθος. — Les verrous des portes s'ouvrent devant les enchantements de Médée : ὠχειάις dboppot ἀναθρώσχοντες

ἀοιδαῖς (Apollonius de Rhodes, Argonautiques, IV, 42).

(1) Empédocle, e medico carmine (Fragm. philos. græc., édit. Mullachius, coll. Didot, p. 14).

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