LA LITURGIE ROMAINE ET LA MAGIE
chrétien tout entier. Rien donc ne serait plus convenable qu'il fût célébré avec tout l'éclat du chant. » L'auteur de ces lignes, Th. Bernard, paraît ne voir dans le chant qu'un moyen de rehausser la pompe, « l'éclat » de la cérémonie ; en ce cas, je crois qu'il se trompe. Luimême rappelle (p. 53) que « l’usage des messes privées (non chantées) ne se généralisa qu’au vin‘ siècle ». Si le chant n'était qu'un moyen de rehausser la solennité, l’évolution se serait faite dans un sens contraire.
En dehors de la messe, je crois inutile de démontrer que la prière primitive était une prière chantée.
2° L'objet très précis et tout pratique des diverses prières. — Il ya des prières avec chant : pour obtenir la pluie (on dit le ps. 146) ; pour obtenir le beau temps (on dit le ps. 66); pour repousser un orage (on dit le ps. 147); pour faire cesser la disette et la famine (ps. 22); pour arrêter la peste (ps. 6); pour demander secours en temps de guerre et obtenir la défaite des ennemis (ps. 45, 78\; pour avoir assistance « in quacumque tribulatione » (ps. 00).
Aux oraisons de la messe elle-même, l'Eglise permet ou prescrit d'en ajouter d’autres, dites collectes (après le Gloria), dont voici l’objet: demander les suffrages des saints ; — pour tous les ordres et les degrés dans l'Eglise ; — pour le pape ; — pour le prince régnant ; — pour les prélats et les congrégations ; — pour la famille spirituelle ou temporelle ; — pour la paix ; — contre les persécuteurs de l'Eglise ; — les méchants ; — pour une nécessité quelconque ; — pour le temps de l’adversité; — de la famine ; — pour demander la pluie ; — le beau temps; — pour chasser les tempêtes ; — contre les tremblements de terre ; — les maladies des animaux ; — pour le prêtre lui-même ; — pour obtenir le don des larmes ; — la rémission des péchés ; — pour la réconciliation des pénitents publics ; — pour les âmes tentées et affigées ; — pour éloigner les mauvaises pensées ; — pour demander la continence, — l'humilité, — la patience, — la charité ; — pour les amis dévoues, — les ennemis, — les prisonniers et 165 captifs, — les navigateurs ; — pour la santé et le salut éternel de ceux qui sont en vie ; — pour les vivants et pour les morts.
Je me borne à citer quelques exemples caractéristiques.
Comment oublier que dans tous les pays connus, depuis l'Amérique du Nord jusqu’à l’Extrème-Orient, en passant par l’Europe, et depuis les pays scandinaves jusqu’au cœur de l’Afrique, il y a eu des cérémonies magiques où le chant était employé pour obtenir le plus souvent des résultats identiques? Et s’il est démontré que sur d’autres points plus importants l'Eglise a obéi au principe de continuité, comment ne pas reconnaître que là aussi elle a été héritière et continuatrice ? D'ailleurs, J'ai garde de méconnaître une différence importante : dans la magie, on commande ; ici, on supplie. Néanmoins persiste la foi dans la vertu des formules chantées.
3° Le symbolisme et le formalisme rigoureux. — La magie vit de
symboles créés d’après la loi d'imitation. On fait brûler une feuille de laurier : par là, le magicien symbolise ou « imite » la passion, la flamme qu'il veut donner au cœur de quelqu'un. Il crache trois fois: par là, il symbolise ou imite la fuite d’un mauvais Esprit qu'il veut chasser du corps de quelqu'un. Tous les gestes, manuels ou vocaux, sont déterminés par ce principe : l’image matérielle (approximative) est équivalente à un fait moral ; et, en l’« imitant », elle provoque sa réalisation.
Que de fois, dans les rites de l'Eglise, on aurait à faire cette observation !
Observons le prêtre qui va se rendre à l’autel pour y célébrer la messe. Le prêtre doit se laver les mains : c’est le symbole d’une purification dé l’âme, comme Pindique la prière : Da, Domine, virtutem manibus meis, ad abstergendam omnem maculam, ut sine pollutione mentis et corporis valeam tibi servire. « Si les mains étaient trop sales, il y aurait péché mortel. » (Liguori.) La pureté des mains est donc assimilée à celle de l'âme. Les officiers qui précèdent le célébrant à l’autel, dans la messe solennelle, ont leur raison d’être dans le même ordre d'idées : le thuriféraire exprime « par la fumée de son encens les désirs des patriarches et des prophètes avant la venue du Messie ; et, par le feu de son encensoir, l’encens des séraphins qui précédaient le Sauveur à son ascension » (Th. Bernard). Les acolytes suivent le thuriféraire en portant des flämbeaux allumés ; ils représentent « les prophètes, le Précurseur, les apôtres, qui annonçaient l’arrivée ou la présence de Jésus, vraie lumière du monde » (id.). Le cérémoniaire ἃ aussi une fonction symbolique. Le diacre etle sous-diacre représentent l'Ancien et le Nouveau Testament (14.). Le prêtre va de la sacristie à l’autel et, « dans cette marche, il représente le Sauveur entrant dans le monde » (Le Courtier). Le prêtre doit avoir « le visage et les mains propres, la tonsure et la barbe fraîchement faites, les cheveux peignés, les ongles pas trop longs, εἴς...» (dispositions résumées par Le Vavasseur). L’aspersion de l'autel, des objets et des personnes par l’eau bénite est un symbole où un phénomène moral est imite (et, par conséquent, provoqué) par un fait matériel ; « les constitutions apostoliques, Théodet et saint Jérôme nous en faisaient déjà connaître les admirables effets : elle purifie les âmes et les préserve de la corruption par la grâce du repentir qu’elle obtient et par la vertu qu’elle a de chasser le démon» (Th. Bernard). Après avoir entonné l’antienne Asperges me, le prêtre asperge l’autel trois fois, puis s’asperge lui-même par un signe de croix fait sur le front avec l'extrémité du goupillon ; il asperge ensuite le diacre, le sous-diacre, le clergé, le peuple, en récitant le psaume Miserere. Encore un symbole et une imitation ! — Pourquoi trois fois l'aspersion de l’autel et le chant Miserere mei Deus, εἴς... ὁ Il s’agit, comme dans une primitive cérémonie de magie, d'obtenir des grâces ; or ces grâces « ne nous sont pas dues ; les péchés nous en rendent indignes et nous ne pouvons rien espérer que par la miséricorde de Dieu » (Olier). Les gestes, les formules orales, leur répétition et leur rythme, — avec le sentiment et l’état d'âme qui les accompagnent, — ont donc pour objet d’obtenir ces bienfaits.
Le principe d’après lequel un geste est l'équivalent d’un fait moral très important explique pourquoi, dans l’accomplissement des rites religieux, comme dans celui des rites magiques, le formalisme est si rigoureux. Il y a là un groupe de faits secondaires, mais intéressant.
LE KYRIE ELEISON DANS LA LITURGIE ROMAINE Lo Et
Voici quelques-unes des fautes et « infractions condamnables aux rubriques du Missel » que peut commettre le prêtre, à la sacristie ou à l’autel (d’après Th. Bernard, Appendice III de son Cours de liturgie romaine, p. 425 et suiv.) :
En faisant passer les bras dans les manches de l’aube, commencer par la manche gauche au lieu du contraire, Croiser le côté gauche de l’étole sur le côté droit ;
Ne pas baiser les ornements qui doivent l'être (amict, manipule, étole) ou baiser ceux qui ne doivent pas l’être (aube et chasuble) ;
Tenir le calice avec la main droite, ayant la gauche dessus ;
Relever d’une main son aube ou sa soutane, en marchant, ou avoir la main pendante, et non sur le calice ;
Commencer la messe avant que le servant ait allumé les deux cierges ;
Ne pas réciter la prière Oremus au moment précis où l’on est arrivé au milieu de l’autel, et après avoir posé sur celui-ci les mains jointes ;
Ne pas dire le nombre exact de Xyrie et Christie eleison, ou en intervertir l’ordre ;
Réciter, en marchant, certaines prières quand il ne le faut pas. — Dire J'ube, Domne, au lieu de Jube, Domine ;
Faire de pieuses aspirations en dehors des prières commandées ;
Prononcer trop lentement ;
Ne pas croiser les pouces, et le droit sur le gauche, quand on a les mains jointes;
Ne pas appuyer toute la main sur l'autel, mais seulement les doigts, quand on doit le baiser ;
Ecarter les doigts quand on a les mains étendues ;
Ne pas toucher le livre en lisant l’Epitre ;
Ne pas poser la main gauche sur le livre en y faisant le signe de la croix au commencement de l'Evangile ;
Tourner les feuillets du missel sans prendre les signets;
Lever les yeux quand il ne faut pas, comme au commencement du Gloria in excelsis, du Credo et des deux Memento ; et ne pas les lever quand il le faut, comme avant Munda cor meum, etc. ;
Ne pas baiser réellement l’autel ou ne pas le faire au milieu ;
Ne pas tenir unis le pouce et l'index de chaque main, depuis la consécration jusqu’à l’ablution des doigts ;
S'appuyer sur son côté gauche en disant : Domine, non sum dignus.
Les fautes de ce genre — les principales, celles « qui se commettent le plus fréquemment » — sont au nombre de 94 (d’après Th. Bernard).
4° Par les traditions de magie, s'explique un fait qui nous ramène à la musique :
L'usage du rythme ternaire dans les répétitions.
$ 13. — Le Kyrie eleison dans la liturgie romaine.
Une des formules de prière chantée les plus anciennes, les plus éloquentes et les plus belles, car elle résume le sentiment religieux, est certainement : Dieu, aie pilié !
Kyrie, eleison ! (3 fois.) Christe, eleison ! (id.) Kyrie, eleison ! (id.)
Comment s'explique ce rythme? Examinons quelques opinions.
« C’est le cri instinctif de la nature vers Dieu, » dit le cardinal Bona. Soit, pour ce qui regarde le sentiment traduit par la formule ; mais ce que la nature ne trouve pas instinctivement, c’est la triple répétition de chaque partie de la prière, la limitation rigoureuse au nombre trois, et l'observation exacte par le célébrant — sous peine de péché — de l'ordre où les trois appels doivent être dits.
Le deuxième concile de Vaison (523) semble dire (canons 3 et 4) qu’on répète pour mieux arriver à la « componction du cœur ». —Même objection. Le nombre 3 produit-il la « componction » plutôt que le nombre 4 ou 5}...
« C’est pour imiter les chants des neuf chœurs angéliques, » dit Lebrun. Inclinons-nous, et passons.
« Les trois premiers, dit saint Thomas, sont pour le Père; les trois seconds pour le Fils et les trois derniers pour le Saint-Esprit, et chacun a trois Invocations, pour montrer la circumincession des trois personnes divines. » (Pars III, qu. 83, art. 4, cité par Th. Bernard.) — L'idée de la Trinité explique bien pourquoi il y a trois appels, ettrois fois eleison, mais elle ne m'explique pas pourquoi il y a deux mots différents (Kyrie et Christe) et pourquoi chaque formule est répétée trois fois ; de ce dernier fait elle donne une raison trouvée après coup, et subjective, en ce sens qu'elle n’est admissible, comme toutes les affirmations de la théologie, que si elle est fondée sur l'accord d'un certain nombre de témoignages autorisés.
Un autre théologien (Le Courtier) insinue que chaque eleison ἃ un but spécial qui est sous-entendu. Ainsi il convient de dire, ou de penser :
Seigneur (esprit de lumière), ayez pitié (de mes ténèbres) ;
Seigneur (esprit de force), ayez pitié (de ma faiblesse) ;
Seigneur (esprit de sainteté), ayez pitié (du peu de profit que je tire de vos grâces).
Autant que j'en puisse juger, ceci me paraît être de l’exégèse de fantaisie ; les misères humaines sont donc limitées au nombre de neuf, exactement, par groupe de trois ? |
Pour ne pas nous égarer en émettant une opinion à laquelle on pourrait opposer une autre opinion, bornons-nous à observer des faits.
Kyrie eleison, répété 3 fois, suivi de Christe eleison, répété aussi 3 fois, et de la reprise Kyrie eleison, répétée encore 3 fois, constitue un ensemble dont le schéma est celui-ci :