LA MUSIQUE DU DIABLE
ou, plus simplement, A, B, A, soit trois strophes, composées chacune de trois formules pareilles et dont la troisième est la reprise de la première. 1° Cette construction est essentiellement musicale, que l’on considère le rythme de chaque strophe ou celui de l’ensemble; 2° cette construction musicale se retrouve dans la plupart des incantations magiques.
Plus loin, nous examinerons cette intéressante question. — Ajoutons encore quelques faits à cet exposé préliminaire.
δ. 9. — La musique du diable.
On sait que, dans toutes les civilisations connues, la musique a passé pour avoir des origines divines. Partout, on l’a considérée comme n'étant pas l’œuvre de l’homme, mais d’un génie supérieur : en Occident et en Orient, dans les régions brumeuses du Nord et au pays du soleil. — Sur l’origine des arts du dessin, rien de semblable.
Mais l'imagination primitive ne s'est pas seulement représenté comme musiciens tous les dieux bienveillants et bienfaisants. Comme elle croyait à des Esprits méchants en conflit avec les Esprits favorables, elle a conféré aux uns et aux autres le pouvoir d’agir, par les sons, sur les êtres et les choses; et comme d'autre partles primitifs ont cru que certains êtres privilégiés, — un chef, un prêtre, guerrier réputé pour sa bravoure, — pouvaient entrer en rapport direct avec les Esprits et obtenir d’eux certaines révélations, ils ont cru tout naturellement que certains chants de perdition pouvaient être communiqués aux hommes, rester en leur possession, etleur servir en certains cas.
C’est ainsi qu’on a cru àune musique du diable, laquelle ne pouvait être vaincue, dans ses funestes tentatives, que par une autre musique, ou tout au moins par des formules de magie appropriées. Les documents écrits et le folklore en fournissent des preuves nombreuses.
Chez les paysans des Pays-Bas, on raconte l’histoire suivante :
Un paysan du Hainaut se rend pour ses affaires au village de Flobeck, près de Krekelberg. En traversant une région déserte, il entend une musique aérienne, très douce, puis voit un palais: il entre, traversetoutes les pièces, mais ne voit personne. C'est de la cour intérieure que part la musique. Il y trouve une grande réunion de gens à l’aspect bizarre, qui dansent avec les signes de la plus grande joie. Un mu-
sicien ἃ sur les genoux une sorte d'orgue de Barbarie. Invité par un signe amical à s'avancer, le paysan vient prendre place à côté de l'instrument; puis, ravi de cette musique, qu'il trouve incomparable, il demande la faveur de tourner un instant la manivelle de l’orgue merveilleux. Le voilà auditeur et exécutant à la fois ; dans son enthousiasme, il s’écrie naïvement : « Marie ! mère de Dieu! comme c'est exquis! » Mais aussitôt cette formule agit comme un exorcisme. A peine l’a-t:il prononcée, tout s’évanouit : musique, instrument, palais, danseurs... 11] se retrouve dans une lande inculte, avec un grand chat noir sur ses genoux (1).
Autre histoire. Dans le Holstein :
Une ferme des environs de l’Elbe est hantée par un joueur de flûte invisible qui se fait entendre un peu partout, tantôt dans la pièce commune, tantôt à la cave ou au grenier. Peu à peu, bien qu'on soit habitué à ses fantaisies, on le trouve tyrannique, malfaisant : il arrive parfois que le grand plat de ragoût où tout le monde va prendre sa part, est vidé en un instant par des mains insaisissables, et les pauvres gens ont beau courir, lorsqu'ils pensent avoir acculé le flûtiste dans un coin de la salle, ils l'entendent jouer dans le coin opposé. Enfin, un homme entendu vient de la ville et réussit à chasser le musicien importun en récitant certaines formules et en faisant
de la fumée (2).
Dans une paroisse à deux milles au sud de Ripen, en Danemark :
Un dimanche soir, des garçons et des filles, réunis dans une ferme, veulent danser et cherchent un musicien. Sur la route, on trouve un vieillard accoutré comme un mendiant, avec un violon sousle bras. On l’engage et le bal commence ; mais il devient interminable: le vieux ménétrier ne cesse pas de jouer ;les danseurs, exténués, sont entrainés dans un tourbillon irrésistible, sans trêve... Ils ne tarderaient pas à tomber morts, si une vieille femme de charge n’avait l’idée d’aller prévenir le curé. Le curé comprend, tire un livre de sa poche, et se met à chanter quelque chose en latin ou en hébreu. À peine a-t-il dit un verset que le redoutable violoniste laisse tomber ses bras, se dresse sur la pointe des pieds, s’étire, s’allonge, et disparaît par le plafond, sans laisser d'autre trace qu’une odeur de soufre.
Dans un autre conte, c’est encore le curé qui, par le même moyen, fait cesser la musique étrange qu’un exécutant invisible Jouait sur un orgue.
Il y a donc une musique du diable : le diable se fait musicien pour essayer de perdre les hommes.
« Cantasti carmina diabolica, dit un évêque du moyen âge; tu feras cinquante jours de pénitence (3). »
Le diable fait dela musique pour séduire les hommes, et, d’autre
(1) Niederländische sagen (J.-W. Wolf, Leipzig, 1843).
(2) Sagen, Märchen und Lieder der Herzogthiimer Schleswig-Holstein und Lauenburg (K. Müllenhoff, Kiel, 1845).
(3) RaTHer, Episc. synod. ad presbyt.,8 11 (Migne, Patr. lat., τ. CXXXVI, Ῥ- 9568).