‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 59 sur 169 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Il ne faut pas juger ce lointain état d'esprit des primitifs avec la sévérité de l'homme qui, affranchi de toute superstition et de toute erreur, sait où est la vérité ou, tout au moins, comment il faut la chercher. J’ouvre le livre d'Alfred Maury sur la Magie et l'Astrologie dans l'antiquité et le moyen âge, et je trouve cette déclaration dans les premières lignes : « La magie des peuples sauvages, des sociétés encore livrées à la barbarie primitive, reflète par ses formes ridicules la grossièrelé des notions que se fait de l'univers l'esprit humain, εἴς... » Ridicules ? nous n'avons pas le droit de les juger ainsi ; grossières? Ah ! que ce motest injuste, malsonnant, peu digne d’un historien! c’est ainsi que beaucoup de philosophes de l’école classique parlent des « grossièretés de la matière », ce qui a un même air de niaiserie.

Dès la seconde page de son livre, A. Maury est d’ailleurs obligé de reconnaître que les idées « enfantines » qui furent la première expression du sentiment religieux, ont laissé des traces ineffacables dans le Brahmanisme des Hindous, dans le Bouddhisme des Tartares, dans l’Islamisme des Arabes, des Persans et des peuples africains, dans le Judaïsme, chez les descendants dispersés des anciens Hébreux, dans le Christianisme aussi. Il aurait pu ajouter que chez la plupart des grands fondateurs de la science moderne jusqu’à la fin du xvin° siècle (Descartes, Napier, Pascal, Newton, Leibniz, Euler...), le travail de la pensée est encore soumis à des traditions religieuses ; qu’il faut arriver jusqu’à Lagrange pour trouver un homme affirmant que les dogmes théologiques sont étrangers à la science ; qu'aujourd'hui enfin, sans nous en douter, nous restons fidèles à beaucoup de superstitions que nos arrièreneveux jugeront barbares, « ridicules » et « grossières ».

Efforcons-nous de remonter plus haut, et de comprendre — dans la mesure où nous le pouvons — les primitifs réels, étrangers à la dialectique, à la philosophie, à tout ce qui est système d'école, démonstration, pédantisme ! Aux débuts de la vie sociale, la magie musicale est l’œuvre

spontanée de la nature humaine ; elle est le premier geste de l'instinct, quelque chose de très naïf, de très pur — et de très profond.

En ne voyant dans la nature que des états affectifs et en partant de ce fait que le chant exprime ces états, les primitifs, à leur insu, ont identifié les lois du monde avec celles de la musique ; et pour défendre contre tout discrédit une telle conception, — qui me paraît admirable, bien que je ne croie pas à la magie, — je pourrais faire témoigner ici une élite de penseurs, lesquels ont considéré la musique comme capable d'aller plus loin que la simple délectation, plus loin que les apparences, et d’exprimer l'intime réalité des choses. Ecoutons ces grands penseurs.

PYTHAGORE, PLATON, ARCHYTAS, PHiLoLAüs, TIiMÉE ΡῈ Locres, DÉMmo- PHILE, BoëËce, etc. : « Les nombres sont les choses ; or, la musique est nombre. Le monde est une musique ; le cosmos est une lyre sublime à sept cordes ».

Panakes (dans Aristide Quintilien) : « La fonction de la musique n'est pas de juxtaposer des sons, mais de mettre l'union et l'harmonie (συνάγειν καὶ συναρμόττειν) dans la nature entière ».

LE RÉDACTEUR Du Li-Ki1 (chinois) : « La musique est intimement liée avec les rapports essentiels des êtres. ; on étudie les airs pour savoir la musique, et la musique pour gouverner ».

CassioporE : «Le ciel et la terre, avec tout ce qui s'y passe, sont soumis aux lois de la musique ».

NovaLis : « La musique est l’art du dynamisme psychique. L'homme musicien est capable à chaque instant d’être une essence suprasensible. Autrement, il ne serait pas un citoyen de l'univers, il serait un animal. Sans doute, la réflexion calme est difficile dans cet état, mais plus nous réussissons à en prendre conscience, plus devient vivace, puissante, persuasive, la croyance que cet état engendre la foi aux révélations authentiques de l'Esprit ».

SCHELLING : « Le compositeur est au-dessus des réalités sensibles. C’est un idéaliste pur. Les formes de la musique sont les formes des choses éternelles, c'est-à-dire des Idées. Comme les Idées constituent le monde visible, où elles se réalisent, la musique exprime ce qu’il y a de plus général et de plus profond dans l’être et la vie des choses. Elle est le rythme et l'harmonie de l'univers ».

HEeceL : « La musique est en dehors des objets matériels : elle a prise sur l’âme seule. Elle est faite detoutela substance de la vie intérieure ».

SCHOPENHAUER : « La Force qui soutient le monde est la Volonté. Or, la musique raconte l’histoire la plus intime de la volonté. Elle

exprime le sentiment en soi, dégagé de tout concept. Elle saisit directement ce qui faitle support du monde, ce qui est le principe et la base de toute réalité ».

BEETHOVEN : « La musique est une sagesse plus haute que la philosophie et la théologie ».

R. WaGxer : « L'œuvre du compositeur est réellement une œuvre de magie. Alors que le peintre s'arrête à la surface des choses, le musicien pénètre leur nature la plus intime et nous la fait sentir ».

Fr. KRAUSE : « La musique est une imitation inconsciente des lois éternelles du monde, reflétées dans l’âme humaine ».

FEero. Han» : « La musique est un divin perçu dans une forme sensible ».

G. ScuiziNG : « La musique découvre des profondeurs que n’éclaire pas la lumière de l'évidence et dans lesquelles l’analyse ne pourrait pénétrer sans une force supérieure à celle de la pensée et à celle de l’art. La personne du compositeur s'évanouit : c’est la muse qui parle en se servant de lui. La musique est l’art de l’intériorité ». ScxasLer : « Le son musical est l'essence des choses qui devient sensible ».

Toutes ces grandioses et magnifiques conceptions de métaphysiciens impliquent une justification de la magie musicale. Les primitifs, quine distinguaient pas le monde moral et le monde matériel, ont imaginé le monde, instinctivement, de la même facon que les théoriciens de l’idéalisme réaliste, ou du réalisme idéaliste, comme on voudra. Ils ont eu la même profondeur, avec le talent d'exposition en moins, et l’ingénuité en plus. Ils ont cru que la musique pouvait s'identifier avec les lois de la Nature, et par conséquent les modifier.

J'estime, en un mot, qu’il y a identité fondamentale entre le système de croyances inconscientes que suppose la magie musicale, et les idées des philosophes que je viens de citer.

La croyance d’après laquelle chaque chose a ou plutôt est un Esprit semble aussi avoir un lien avec la doctrine platonicienne des Idées- Substances. Le génie de Platon s'est joué (à son insu!) sur la limite indécise de la magie et de la métaphysique; et c’est un spectacle curieux que celui des philosophes grecs de l'époque classique s’efforçant de transposer et d organiser dans le domaine du rationalisme « scientifique » (?) des doctrines altérées mais vivaces qui leur venaient de très loin. (Je reconnais, d’ailleurs, qu'en considérant le génie de Platon comme travaillant, bien souvent, sur de vieilles idées de magie, j'exprime une simple impression, une vue à grande distance.)

Quoi qu'il en soit, de telles idées ont eu leur répercussion sur la vie tout entière des primitifs, sur la cause, supposée par eux, des biens et des maux. Le primitif ne se croit pas encore l’artisan responsable de sa destinée ; 1] croit que le principe de ses joies, et surtout de ses peines, est hors de lui. « Ce sont les dieux qui ont amené nos désastres », dit l’Andromaque d’Euripide. Toute la tragédie grecque est encore pleine de cette idée: ce sont les dieux qui, acharnés contre un homme et sa descendance, font succéder le crime au crime, la douleur à la douleur... Quand l’homme a commis une faute, il dit comme Cléon ou Thésée : « Les dieux avaient égaré ma raison » !

Mais laissons ces questions qui appartiennent plutôt à l’histoire des idées morales qu'à l'histoire de la musique. J’ai exposé, comme un fait d'observation, l’existence du chant magique et le pouvoir sans limite qu'on lui attribuait.

Il s’agit maintenant d'expliquer ce fait. J'examinerai successivement les hypothèses possibles.

δι. — Croyance aux origines divines de la musique.

Il y a une première explication qui est extrêmement simple et qui peut être ainsi résumée :

Dans tous les pays, on a cru que la musique avait été inventée par des dieux ; très naturellement, on a attribué à la musique la toute-puissance qu’on attribuait aux dieux eux-mêmes. De là l’existence de la magie musicale.

Je n'énumérerai pas toutes les croyances des tribus sauvages relativement aux origines de leur musique. J’en rappellerai seulement quelques-unes.

Les Asabas disent que leur musique fut pour la première fois apportée dans le pays par un chasseur nommé Orgadié, originaire d'Ibuso, comme il revenait d’une expédition où il était allé à la recherche du gros gibier. Cet Orgadié, qui s'était égaré dans une forêt épaisse (1), fut surpris d'entendre des voix harmonieuses : il se cacha, s'étant aperçu que cette musique était faite par une troupe d’Esprits des bois, qui s’approchait de lui ; de sa cachette il épia, il entendit, si bien qu’il parvint à retenir les airs des chansons comme aussi les pas des danseurs. De retour au village, il enseigna aux siens cette musique qui fut appelée Egu οἷο, et qui, d'Ibuso, fut importée aux pays des Asabas.

La croyance aux Esprits des bois est universelle ; et quiconque a connu la forêt, entendu ses voix étranges, senti sa poésie, en Allemagne ou en Bohême, ne s’étonnera

(1) J'emprunte ces faits au livre de Wallaschek (Primitive music).

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