‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 60 sur 169 · CROYANCE AUX ORIGINES DIVINES DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

CROYANCE AUX ORIGINES DIVINES DE LA MUSIQUE

pas qu'une idée musicale soit associée à cette superstition. Dans le Mecklembourg et dans quelques autres provinces du Nord, les paysans disent, en entendant les bruits mystérieux de la forêt : de Wode tüt (Odin sonne du cor). Dans cette solitude vivante et peuplée de grands arbres, analogue à celle de l'Océan, l'imagination place parfois des êtres terribles (par exemple, en Siberie, l'Esprit des bois, dont les Yakoutes ont peur et qu’ils apaisent en chantant, ou dans l'Inde, les démons des bois, les Rackchasäs, qui dévorent les hommes), et aussi des êtres plus délicats, qui ont des qualités d'artistes.

En Danemark, les Esprits des bois sont les Elfes (Ellefolk\. Bien des fois, disent les légendes, les bergers qui mènent leurs troupeaux dans la forêt les ont entendus chanter ; et cachés comme Orgadié derrière des troncs d'arbre, ils ont surpris leurs danses.

ΠῚ faut renoncer à mettre en ordre des légendes qui, chez une même peuplade, sont déjà nombreuses, et qui, d'un peuple à l’autre, sont indéfiniment diversifiées.

Dans une tribu mexicaine, on raconte que le dieu Tezcatlipoca fit un pont réunissant le ciel à la terre, pour apporter aux hommes, entre autres bienfaits, l’art musical.

Chez les Germains, c’est Odin, instruit par le nain Mimir, qui en est l'inventeur. Quand Sigurd a délivré la belle captive Brynhild, celle-ci, qui est déesse, révèle à son libérateur l’art des runes, en lui offrant un breuvage magique qui confère la possession des mélodies et des paroles souveraines: « Reçois de mes mains, homme belliqueux, cette coupe enchantée, pleine de gloire et de vertus secrètes, pleine de chants, de prières favorables et de joyeux discours. Par elle, tu apprendras les runes de la victoire, les runes des philtres qui t'assureront la foi de la femme étrangère, les runes de l’enfantement, les runes des plantes qui permettent de guérir et de reconnaître les blessures... Telles sont les runes dont la puissance durera jusqu’au jour qui mettra fin au règne des dieux ».

Dans la mythologie finnoise, c’est le divin Wäinämôinen qui construit la première harpe. — Les Kalmuks de la mer Caspienne adoraient un dieu bienfaisant, Maidari, représenté avec un instrument à trois cordes qui ressemble à la balalaïka russe.

Chez les Grecs, le mot qui a désigné l’incantation magique, plus tard le simple chant et même la récitation des rhapsodes, a désigné en même temps une divinité. Primitivement, il y avait trois Muses : Mélétè (l’Invention), Mnémé (la Mémoire) et Aoïdè (le Chant) (1). Or les Muses sont divines: «Vous êtes déesses, filles de Zeus, leur dit le poète, et vous savez tout » (2). Elles chantent « avec une belle voix », en alternant avec la cithare, et charment l’Olympe de leurs concerts. Ce sont elles qui ont enseigné leur art aux chanteurs. Elles ont le privilège d'ubiquité et d’omniscience. Il y avait chez les Grecs un lieu sacré, un temple pour les muses (μουσεῖον) ; 1l y avait aussi un édifice qui, avant de servir à des cérémonies semi-religieuses, puis profanes, était d’abord un lieu sacré pour le chant : 'Qëetov, l'Odéon. La danse ellemême est une chose divine, θεῖον xai μύστιχον (Lucien).

Est-il besoin de rappeler les légendes des anciens Grecs sur l'origine de leurs instruments?

La lyre est l’œuvre d'Hermès. A peine sortide son berceau, Hermès aperçoit une tortue devant la grotte de Maïa. Il s’en empare, évide le corps de l’animal, plante deux tiges de roseaux dans la carapace dont il réunit les bords par une peau de bœuf tendue, ajuste le chevalet entre les deux bras de l'instrument, y adapte sept cordes faites de boyaux de brebis, et crée ainsi la lyre.

(1) Pausanias, IX, 20.

(2) Iliade, 11, 485, 491; Odyss., VIII, 486.

« À moi la cithare ! » telles sont les premières paroles que l'hymne homérique fait dire à Apollon après sa naissance. Qu'il l’ait inventée ou qu'il l’ait reçue des mains d’Hermès, Apollon est le dieu de cet instrument: une monnaie de Delphes le représente vêtu d’une longue tunique et d’une ample stola, la cithare en main, dans une attitude d'inspiration et d'enthousiasme. C’est un musicien combattif et très jaloux de son art : il écorche le silène Marsyas parce qu’en jouant de la flûte il a osé rivaliser avec lui.

À Athènes, on disait que la flûte était l’œuvre de la déesse Athèna; après l’avoir inventée, elle l'avait rejetée avec mépris et abandonnée à Marsyas, parce qu'elle déformait le visage. La syrinx est l’œuvre de Pan ; le murmure des sources, les voix des torrents, le bruissement du vent à travers les forêts de pins du Ménale semblaient avoir produit cet instrument, d’origine divine comme tous les autres, Le soir, («au fond du crépuscule », comme dit le poète moderne, les pâtres arcadiens croyaient entendre Pan jouer doucement du chalumeau : « Nul, dit l'hymne homérique, ne le surpasserait en mélodie, pas même l'oiseau qui, au printemps fleuri, répand dans le feuillage où il est caché ses notes plaintives. A ses accents, les nymphes de la montagne accourent sur les bords d’une fontaine profonde ; elles mêlent leurs voix sonores aux harmonies du dieu ».

Les légendes sont multiples, quelquefois confuses et contradictoires ; mais on peut affirmer que chez les Grecs, tout ce qui est chant et lutherie a une origine merveilleuse.

Dans tout l'Orient, les origines des instruments et de la musique forment un chapitre de la mythologie générale.

Dans la mythologie hindoue, le dieu Nareda est l’inventeur de la vina, l’instrument de musique national, le plus important de l’Inde. Saraswati, qui peut être regardée comme la Minerve des Hindous, est la déesse de la musique et de l’éloquence ; c’est à elle qu’on attribue un arrangement systématique des sons suivant une échelle musicale. On la représente assise sur un paon, et jouant d'un instrument à cordes du genre de la guitare. Vishnou, incarné en Krichna, est représenté comme un très beau jeune homme jouant de la flûte. Une autre divinité, Ganesa, dieu de la sagesse, tient entre ses mains une tamboura, sorte de luth au col allongé.

En Chine, une tradition attribue l'invention de la gamme à un oiseau merveilleux, nommé Foung-hoang, lequel semble avoir été une sorte de phénix Pour les instruments, les légendes sont très diverses. L'une d'elles nous dit que les plus usuels remontent à l’époque où la Chine était gouvernée par des esprits célestes appelés Ki; une autre attribue l'invention de plusieurs instruments à cordes au grand Fohi, nommé « le Fils du Ciel », qui fut, dit-on, le fondateur de l'empire chinois et dont on place l'existence environ trois mille ans avant Jésus-Christ, Une autre tradition prétend que les principaux instruments de musique chinois et que l’arrangement raisonné des sons viennent d’une femme surnaturelle, vierge et mère, Ninva, qui vivait au temps de Fohi.

Le Christianisme lui-même a fait siennes ces idées, en les adaptant à ses dogmes: « La musique vient du Saint-Esprit. Chanter, c’est reproduire une mélodie inspirée par le Saint-Esprit et la renvoyer au Père éternel comme une sorte d'écho » (1). On connaît le dessin du manuscrit de Saint-Gall où l’on voit le pape saint Grégoire écrire ses « neumes » (neume vient peut-être de Πνεῦμα — Saint-Esprit), tandis que la colombe symbolique lui introduit son bec dans l'oreille.

(1)... συμφῶνου ἁρμονίας ὑπὸ θείου πνεύματος συγχειμένης (Migne, 18, 140, De libero arbitr.).

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