JUSQU OU RÉMONTE LA & TRADITION ». SOLUTION DU PROBLÈME
que de victimes. S’il admet, s’il veut qu'on chante, c'est par pitié pour la faiblesse de l'hommeet son penchant aux enfantillages. Il accepte un petit mal (la musique), pour en éviter un beaucoup plus grave (l'éloignement de la vraie religion). 11 veut que nous chantions ses louanges, mais c’est uniquement pour nous faire du bien. La musique est un inconvénient nécessaire, un pis-aller indispensable (1). » — Ceci, c’est presque de l'esprit, tellement c’est subtil! De telles idées sonnent faux à l'oreille d’un historien !... Dieu est-il musicien ? Je n’en sais rien.
Autre opinion, contradictoire : « Le chant estemployé parce qu'il est agréable à Dieu ; les anges n'ont-ils pas pour fonction de louer Dieu ? »
On a dit encore, dans le même sens, mais en allant plus loin : «Notre chant n’est qu’un écho, ou une imitation de celui des anges. C’est dans le ciel que la musique a été inventée. Autour et au-dessus de nous chantent les anges. Si l'homme est musicien, c’est par une révélation du Saint-Esprit; le chanteur est inspiré d'en haut, θεόπνευστος, comme saint Grégoire écrivant ses neumes (2). »
Ces divergences de théorie suggèrent l’idée que l'usage du chant se rattache à un principe très ancien dont la notion s’est peu à peu effacée, et que les modernes, devenus inconscients des causes profondes de leurs actes, cherchent à retrouver avec une subtile ingéniosité.
On a dit enfin : « Nous chantons par tradition (3). » — A la bonne heure ! Mais d’où vient cette tradition ? jusqu'où remonte-t-elle dans le passé ? Prend-elle seulement naissance aux origines du christianisme ou dans le lyrisme religieux des Grecs et des Orientaux ? A-t-elle au contraire des attaches profondes avec la vie des primitifs ?
8 3. — Jusqu'où remonte la « tradition ». Solution du problème.
Les protestants ont critiqué certains rites de l’Église que les catholiques ont défendus en invoquant leur ancienneté, J’ai sous les yeux le
(1) Vult laudari a nobis Deus, non quod laus nostra quidquam conterat illi, sed u habeat causam benefaciendi nobis (Bruno Carthus. Expos. in ps. 41. Voir les autres textes cités par H. Abert, Die Musikanschauung des Mittelalters, p.85 et suiv.).
(2) [οἱ ”’Ayyehor περιχορεύουσι τοὺς ἡμετέρους χορούς (5. Jean Chrys. In ps. 7). — In hoc [cantandi officio] angelorum choros imitamur (Aurélien de Reomé, dans les Script. de Gerbert, 1. 30 a). — Musicam manifeste constat cum ipsa creatione angelorum eamdem creatam fuisse, nam proprium est eis laudare Dominum. (Elias Salomo, 1bid., III, 17 a). — Cf Socrates. Hist. Ecclés. γι, ὃ (sur le chant antiphonique).
(3) « Auctoritatem [autem] in ecclesia cantandi causa devotionis traxit acantu religiosorum antiquorum tam in novo quam in vetere testamento » (Jean de Muris, Sum. mus. dans Gerbert, II, 197 Ὁ. ; cf. ibid., II, 2536).
livre d'un savant bénédictin archéologue où je lis : « On ne comprend pas trop pourquoi les protestants, à la suite de Luther et de Calvin, se sont élevés avec tant de violence contre des rites dont ils pouvaient trouver les premiers linéaments dans l’ancien Testament et dans le nouveau » (Dom Cabrol) ; et encore : « L'Église qui a recueilli si précieusement les traditions du culte mosaïque et les pépites d'or que roulaient au milieu de la boue les cultes païens.. ne pouvait manquer d'adopter quelques-uns de ces rites si expressifs et si profonds. C’est pourquoi les cérémonies et les formules de la liturgie nous émeuvent si souvent jusqu’au fond de notre être; elles éveillent un écho dans le cœur humain » (id. dans la Prière antique).
Excellente observation, mais qui nous invite, pour être justes, à ne pas nous arrêter au culte mosaïque, et à remonter jusqu’au bout la perspective ouverte sur le passé. Le catholicisme, prodigieuse combinaison d'idées empruntées à des civilisations diverses et fondues ensemble par le plus grand effort de dialectique et d’ingéniosité dont l'histoire offre l'exemple, a, pour le chant comme pour le reste, des pratiques dontil est très exact de dire « qu’elles nous émeuvent souvent jusqu'au fond de l'être ». S’ilen est ainsi, c’est qu’elles remontent à l'humanité la plus lointaine et qu’elles ont leur origine dans cette source première de presque tous les cultes : l’incantation, ou la magie chantée. Ce qui était d’abord un moyen d’action réputé efficace a pu devenir un pur symbole ; la métaphysique la plus sublime a pu changer le contenu des formules et la signification des rites ; les progrès de la pensée ont pu transformer telle superstition réelle en simple métaphore ; on a pu enfin, à des thèmes antiques, ajouter des thèmes nouveaux très diversifiés ; mais, des primitifs à ce que nous avons aujourd’hui devant nous, la continuité est visible.
Sans doute, le primitif incantateur tel qu’il sera caractérisé plus loin, n'aurait jamais dit, comme saint Jérôme, qu'une mélodie défectueuse importe peu, que le chanteur plaît à Dieu non par sa voix, mais surtout par ses « œuvres », et qu’il faut chanter non avec son talent, mais avec son cœur (1); mais des usages différents peuvent avoir une commune origine.
La grande supériorité du chant de l’Église grecque ou latine sur le chant primitif tel que je le conçois, et tel qu'il va être décrit dans les pages suivantes, c’est que le chanteur y met toute son âme et en fait
(1) Quamwvis sit aliquis, ut solent illi appelare, χαχόφωνος, si bona opera habuerit, dulcis apud Deum cantor est (Comment. in Epist. ad Ephes., III, 5, 19).