‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 61 sur 169 · LA VOIX HUMAINE D'APRÈS LES ÉGYPTIENS ET LES ORIENTAUX · texte numérisé non relu

LA VOIX HUMAINE D'APRÈS LES ÉGYPTIENS ET LES ORIENTAUX

Il y a certainement connexité entre les légendes que je viens de rappeler et l'existence d'une magie musicale. Mais ces légendes sur l’origine de la musique et des instruments sont postérieures à l'usage de la magie : je vois en elles le résultat, et non la cause des pratiques d’incantation, lesquelles sont beaucoup plus anciennes. Je crois en effet que les mythes, avec des dieux pourvus de noms fixes et de biographies précises, n'ont été constitués qu'après une période de magie caractérisée par la croyance à des Esprits indéterminés.

Il faut donc chercher une autre explication.

$ 2. — La voix humaine d'après les Egyptiens et les Orientaux.

Les primitifs, encore aux étages inférieurs de la vie, ont eu ce sentiment, que la parole apparaissant dans la série des espèces vivantes pour caractériser des êtres nouveaux, marque la différence profonde de l'animal et de l’homme, et constitue au profit de ce dernier un privilège d'ordre mystérieux. La parole est, pour eux, une chose surnaturelle. Nous ne devons pas nous en étonner, puisqu'’en plein xix° siècle, plusieurs philosophes ont considéré le langage comme dû à une révélation. Les primitifs sont allés plus loin. Sous l'influence de ce sentiment que la voix est un bien et un pouvoir plus qu'humains, ils ont donné à la parole la valeur d’un geste. Souvent ils ont supprimé l’abime qu'il y a entre dire et faire, entre parler et agir. Ils ont attribué au verbe — traité musicalement, c’est-à-dire uni à des formules de chant magique — un pouvoir de création ; ils ont cru que nommer certaines choses, c'était les réaliser.

Le vieil Homère et Eschyle, pour caractériser les hommes par une épithète de nature, disent : « les hommes à la voix articulée (1) ». Il me semble que, dans l'esprit d’un ancien, cette épithète éveillait des idées que nous n'avons plus et qui sont très spéciales : elle avait la même valeur que, pour un moderne, les mots « raisonnable » (distinction de l’animal et de l'homme), « artiste » (pouvoir créateur de la voix) ou « savant ». L'usage de la voix est un signe d'élection. Pour le primitif, le geste vocal n’est pas une simple manière de frapper l’air ; c’est un moyen d’exécution. |

Dans les civilisations les plus anciennes, on trouve, sur ce point, de bien curieuses idées.

D’après les Egyptiens, le dieu Thôt avait créé le monde non par la pensée ou le geste, mais par la voix toute seule, en poussant un grand

(1) 1]. À, 250 ; B, 285 ; Γ, 402, etc. Eschyle, Choéph. 1018 ; Suppl. 94.

cri: de sa bouche et des sons qu’elle émettait avec la voix juste, étaient sortis quatre autres dieux, qui, doués à leur tour de la même puissance, avaient organisé l'univers. Une stèle conservée au Louvre fait voir deux divinités désignées comme les ancêtres du commencement, les berceaux premiers d’Abydos, et qui sont « sorties de la bouche de Rà ». Le Verbe s’est fait chair.

Il semble que dans l'histoire de la magie orale on pourrait distinguer, avant les périodes où les formules sont chantées, récitées, écrites ou mimées, une période initiale où la voix seule — sans formule articulée — est considérée comme toute-puissante (1).

La voix toute seule ne suffit pas : il faut qu’elle soit juste. On connaît cette expression des Egyptiens, étudiée pour la première fois par Champollion, et si importante : M4-Khrôou, « celui qui crée par la voix » (Moret), « celui qui réalise par la parole » (Ph. Vireg); M. Maspéro traduit : « celui qui est juste de voix ».

Cette qualité de justesse dans la voix était d’abord nécessaire aux vivants : les rites exécutés n'avaient de valeur que quand les formules étaient dites sans intonation fausse qui en compromit l'effet.

Plus encore que le vivant, le mort devait être, « juste de voix ». Il n'avait de chance d'échapper aux dangers de l’autre monde que s'il réussissait à les écarter par certaines formules, et ces formules ellesmêmes n'avaient d'effet que si elles étaient exemptes de toute faute d'intonation. C’est la vertu de ia voix qui transportait les provisions nécessaires de notre monde dans l’autre. Elle les créait; selon une expression fréquente dans les tombeaux thébains (Maspéro).

Les dieux eux-mêmes étaient tenus de posséder cette qualité toute matérielle. La lutte du Soleil contre le serpent Apôpi et d’autres ennemis se poursuivait avec la voix aussi bien qu'avec des armes tangibles (id.). Dans la navigation nocturne qui le met en présence du serpent Nouhaho, le dieu Rà ne triomphe qu’à l’aide de formules (Lefébure).

Il ne faut pas s'étonner que les pythagoriciens aient recommandé de ne pas prier en silence, mais à haute voix. Autrefois la parole était divinisée, personnifiée dans ce dieu Thôt. C’est par lui qu’on obtenait la voix juste. Thôt était le magicien par excellence, parce qu'il était le seigneur de la voix, le maître des paroles permettant aux autres dieux et aux hommes d'obtenir tout ce qu’ils désirent. Les êtres à qui il communiquait les incantations avec la voix juste, devenaient souve-

(1) Sur la puissance de la voix, cf. dans la Bible, Jsaïe, x1, 4; ΧΙΙΧ, 2 ; Ep. aux Ἑρπός, νι, 17; Ep. aux H6b,,1v, ΤΆ; PS xxx, 6,0% AOC τ, τον; 1 155 ΣῊ TEE

Page 1