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LA VOIX HUMAINE D'APRÈS LES ÉGYPTIENS ET LES ORIENTAUX

rains de l'univers. « Les paroles ne restaient pas immatérielles en sortant de leurs lèvres, mais prenaient, pour ainsi dire, en substances tangibles, en corps animés eux-mêmes de vie et de vertus créatrices, en dieux et en déesses qui créaient à leur tour » (Maspéro).

Verbaque pondus habent…

dit Ovide en parlant d’une incantation magique.

Dans l'Inde, à une époque relativement récente, la parole était personnifiée sous le nom de Mâthra Spenta, et on lui offrait des sacrifices. On sait quelle est, dans la Bible, l'importance de l’idée de Verbe.

Il résulta de cette nature extraordinaire attribuée à la voix humaine, puis au langage, que les formules articulées, les noms, eurent plus tard un pouvoir singulier. De là un grand nombre de superstitions variées.

Dans le poème de la création, pour dire que le ciel et la terre n’existaient pas encore, les Assyriens disent qu’ « ils n'étaient pas nommés ». Dans l'Egypte ancienne, les offrandes sont les choses qui suivent la voix, comme si celle-ci les créait.

Les papyrus de Turin font connaître une légende où le soleil Rä fait l’aveu suivant : « Mon nom a été dit par mon père et ma mère, puis il a été caché dans mon sein par qui m’a engendré, afin de ne pas laisser maître l'enchanteur qui m'enchanterait ». C’est ainsi que les Assyriens prenaient soin de ne pas révéler le nom d’une ville sacrée. Les anciens Romains cachaïent le nom de la divinité protectrice dela Ville(r).

Un seul nom prononcé pouvait, à l’occasion, déchaîner tousles maux, par sa vertu propre, ou affranchir l'homme de sa misère. Une prière aux Bouddhas de confession dit : « J’adore le Bouddha Sakyathoub-pa, qui est né trente millions de fois ; son nom prononcé une seule fois purifiera de tous les péchés commis dans des existences antérieures (1). »

Chez les Grecs, mêmes superstitions. « Découvrir que la voix est infinie, dit Platon, ce fut l'œuvre d’un dieu ou de quelque homme divin » (Philèbe). Savoir les noms, c'est être maître des choses ou des personnes (Kratyle).

Platon mettait la terreur que font éprouver les 1oms des dieux audessus de toute autre terreur humaine. Dans toutes les religions, le nom de la divinité est comme inséparable, au point de vue du culte, de la divinité elle-même.

Dans les œuvres des poètes, on trouve constamment des survivances de pareilles idées.

(1) Cf. Apoc. x1x, 12. — (2) Annales du musée Guimet, 1881, p. 82, 83 et suiv.

Electre, dans son entretien avec les choéphores devant le tombeau d'Agamemnon, ne prononce jamais le nom de Clytemnestre et la désigne par des périphrases ou des termes communs. Elle explique elle-même : « je crains de la nommer ». Clytemnestre, depuis l’adultère et l’assassinat, est devenue pour ainsi dire un démon du mal : prononcer son nom serait la faire intervenir réellement et s’exposer à son action malfaisante.

Etéocle, en parlant de malheurs possibles, se croit obligé de les détourner aussitôt par un vœu contraire, cette parole pouvant avoir de graves conséquences ; et, après avoir invoqué Zeus, la Terre, les dieux protecteurs de la cité, 1] invoque « la malédiction de son père Œdipe » (ἀράν, comme si cette malédiction était un être réel (1); il lui donne même le nom d’une déesse (’Epiwws). Toute la tragédie des Sept contre Thèbes n’est que le tableau des effets d'une formule orale arrivant, par la force des choses, à sa pleine réalisation.

De telles idées sur la vertu de la voix avaient de grandes conséquences dans la vie pratique. Chez les Egyptiens, pour guérir un malade ou protéger un être en danger, il suffisait de dire que le sujet à soigner ou à rassurer était tel ou tel dieu ; par là, on substituait sa personne à celle de ce dieu et on le faisait participer aux privilèges ou immunités de ce même dieu. Pour guérir le mal de ventre, le magicien disait : « Ce ventre est celui d’'Horus » ; et le malade était transformé en Horus, affranchi du mal de ventre. Soit pour écarter un mal physique, soit pour se défendre contre les attaques d’un revenant, on disait : « Les beautés d’un tel sont celles d’Osiris ; sa lèvre supérieure est celle d’Isis, sa lèvre inférieure est celle de Nephthys, ses dents sont comme des glaives, ses bras sont comme ceux des dieux, ses doigts sont comme des serpents divins.. Il n'y a pas un seul de ses membres qui ne soit comme ceux d’un dieu » ; et, en disant cela, le sujet jouissait de la même sécurité qu'Osiris, Isis, Nephthys, et tous les autres dieux. Dans la chambre des morts, on inscrivait sur une paroi la liste des objets nécessaires au défunt dans l’autre vie, et cette écriture, substitut de la parole, équivalait (selon M. Maspéro) à la présence réelle des objets mentionnés.

Je ne crois pas qu'aujourd'hui même nous soyons entièrement affranchis de cette croyance. Dans certaines provinces, lorsqu'en voyageant dans la campagne on rencontre un paysan, et lorsqu'on lui demande son nom, le paysan ne veut pas le dire : il s’imagine que celui

(1) Les Sept contre Thèbes, v, 69 et suiv.

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