‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 65 sur 169 · CONNEXITÉ DE LA DANSE ET DU CHANT · texte numérisé non relu

CONNEXITÉ DE LA DANSE ET DU CHANT

qu’à citer les mots dont ils se servaient pour désigner la danse et le chant. Ils n’en avaient qu’un. Le mot « chœur » (chorus, χορός) désigne aujourd'hui, et désignait déjà chez les Romains un groupe de gens qui chantent ; à l'origine, il indiquait à la fois une troupe de chanteurs et de danseurs. Il est très souvent employé par Homère avec ce sens. Ainsi, au III° chant de l’/liade, Vénus fait à Hélène le portrait suivant de Pàris : « Il est étincelant de beauté et d’habits magnifiques ; on ne dirait pas qu'il revient du champ de bataille, mais qu'il va entrer dans un chœur, où qu'il en sort pour se reposer. » En d’autres termes : «on dirait qu'il va danser, ou qu'il vient de danser. » (Jliade, III, v. 392.) Quand Homère veut louer la grâce d’une femme, il dit parfois : « belle dans le chœur », c'est-à-dire à la danse (/liade, XVI, v. 180). Dans la description du bouclier d'Achille, au XVIII: chant, ily a un groupe de danseurs (v. 590 et suiv.), et le mot « chœur » est employé avec le sens de « endroit où l’on danse ». D'autres passages analogues sont nombreux (1). On peut ajouter cet autre fait : le mot grec μολπή, qui après Homère fut employé pour désigner le chant, est toujours expliqué par Aristarque commentateur de l’/liade, dans le sens de gesticulation ou de danse. Ces divers textes nous donnent la preuve que primitivement danse et chant étaient inséparables.

De l'emploi d’un mot unique pour désigner deux actes différents, nous concluons qu’à l'origine ces deux actes étaient étroitement associés.

De plus, le chant était étroitement uni à la poésie. Le mot ἀοιδός, aède, qui a fini par signifier « poète », veut dire « chanteur ». Homère, en s'adressant à la muse, ne lui dit pas: « Raconte-moi la colère d'Achille », mais « Chante l » Et cet usage était si ancien. il avait de telles racines dans les mœurs, il a été fixé par de si grands exemples, qu'il s’est perpétué, à titre de tradition, chez les modernes, où le divorce de la poésie et de la musique était déjà consommé.

De l’antique Egypte et de la Grèce, en franchissant des siècles, passons à la société du moyen âge. Un évêque de Meaux, sous Charles le Chauve (1xe siècle), Hildegaire, écrit ceci dans la vie de saint Faron, en parlant d’un chant de victoire où on célébrait une victoire remportée par Clotaire sur les Saxons : « ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium pœne volitabat ita canentium : feminæque choros inde plaudendo componebant. » (Cité par D. Bouquet, τ. II, p. 565.) Les mots soulignés indiquent les 3 arts du rythme dont nous

(1) Cf. id. v. 182. Odyss. νι, 65 ; vaux, 260 ; ΧΥΙ͂Ι, 194, etc.

trouvons l'association chez tous les primitifs : « Cette victoire donna lieu à un chant qui, à cause de sa simplicité, volait sur presque toutes les lèvres. ; les femmes l’accompagnaient de danses où elles battaient des mains. » 4

Chez les modernes, cette connexité disparaît peu à peu. Prætorius, dans son Synlagma musicum (1614), distingue déjà les ballets qui sont chantés et ceux qui ne le sont pas. Avec le célèbre danseur parisien Noverre (dont les Lettres sur la danse sont de 1760), le divorce sera définitif, et l'union primitive ne se retrouvera plus que dans l’art populaire.

$ 4. — L’imitation et la musique primitive.

Nous pouvons nous appuyer ici sur une autorité très considérable (importante comme témoignage d'histoire, et non pas seulement comme affirmation dogmatique).

Une théorie célèbre dit : {oute poésie est une imitation, c’est-à-dire une reproduction de certains états affectifs. Aristote l’a exposée en plusieurs de ses ouvrages. Dans sa Poëélique, 11 dit qu’on imite non seulement par la couleur et le dessin, mais aussi à l’aide de la voix, par la parole, par le rythme et la musique (1), soit séparés, soit réunis. Au VIII livre de sa Politique, il déclare que « dans la musique, il y a reproduction des affections morales. Dans un des « problèmes » qui lui sont attribués, est posée cette question : Pourquoi les rythmes et les successions mélodiques, bien que consistant uniquement en sons, reflètent-ils des états d'âme, alors qu'il n’en est pas de même pour les goûts et les saveurs ?

Cette théorie de limitation apparaît comme un écho des idées des primitifs, reprises par un savant et trouvant en luileur justification (2). La magie, en effet, est fondée sur l’imitation. Cette idée peut nous expliquer pourquoi il y a eu une magie musicale, et nous montrer ainsi comment les divers arts ont pris naissance en nous permettant de rattacher les idées modernes à celles du passé le plus lointain.

La théorie de l’imitation, comme celle de Kratyle sur la valeur des mots, comme celle de Platon sur la génération des nombres (et peutêtre aussi sur les Idées), est la reprise sous forme rationnelle, par un esprit critique, de notions populaires et très anciennes qu'un philosophe

(1) C’est aussi l'opinion de Platon (République, 11,373 ; Lois, 11, 668 ;1V,719,etc..) (2) Aristote considère l'imitation comme un « agrément » (ἥδυσμα, Poët., ch. 6). Ce mot montre, à mon avis, combien il est déja loin des primitifs !

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