‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 8 sur 169 · THÈSE SOUTENUE DANS LE PRÉSENT LIVRE · texte numérisé non relu

THÈSE SOUTENUE DANS LE PRÉSENT LIVRE

ainsi une œuvre d'amour, ce qui est le contraire d’un chant magique. Malgré ce contenu psychique et cette « expression », untel chant ne se rattache pas moins aux habitudes d’incantation.

L'observation la plus importante à faire, c’est que le chant d’Eglise n’est nullement une œuvre d’art et d'agrément; il a un rêleet un but pratiques. C’est un moyen, non une fin (1). Si on chante, c'est qu'on veut obtenir certains bienfaits. Et ceci, qu'on le veuille ou non, c’est de la magie. Pour justifier cette manière de voir, je citerai quelques textes dans lesquels je crois trouver un acheminement vers ma thèse :

« Parmi toutes les institutions de l'Eglise, il n’en est pas de plus agréable à Dieu que le chant continu des psaumes » (Inter omnia Ecclesiæ instituta, nullum Deo gratius quam continua psalmodiæ decantatio. Adam de Fulda, dans Gerbert 338 a). — « Le butde la psalmodie, c'est d’apaiser Dieu »: μειλίσσεσθαι τὸν Θεὸν (Justin Martyr, dans Migne, Patr. VI, 188). — « Nous devons chanter comme si nous étions toujours en présence de Dieu, et non pour plaire aux hommes » 1 Totum [cantum] tanquam in conspectu Dei, non hominibus placendi causa celebrare debemus (Nicet, dans Gerbert, 1, 13 a). — « Quoiqu’on plaise davantage à Dieu en chantant avec le cœur, et non avec la voix seule, l’un et l'autre sont légitimes et on plaît doublement quand les deux qualités sont réunies » : Quamvis... Deo magis placeat quicorde, quam qui voce canit, utrumque tamen ex ipso est et dupliciter prodest si utrumque fiat (dans Gerbert, 1,213.) — Le psaume (la psalmodie] est l'œuvre des anges : ψαλμὸς, τὸ τῶν ἀγγέλων ἔργον (saint Basile, Homil. in psalm. 1, 2). — « La psalmodie est le remède chantant de l’âme » : Εμμελὲς ψυχῆς ἄχος (Grégoire de Nazianze, Carm. 11, 2, 8). — « On chante ou on litle texte des psaumes, soit dans les oraisons pour effacer les péchés, soit dans les obsécrations pour acquérir des vertus, soit dans les actions de grâces pour des biens déjà acquis » : Psalmorum verba cantat aut recitat, sive in orationibus pro peccatis abluendis, sive in obsecrationibus pro virtutibus adipiscen-

dis, sive in gratiarum actionibus pro jam adeptis (Comment. de la règle de saint Benoît, dans Migne, 129, 1022).

Le chant, d’après ces témoignages, sert donc à quelque chose; ce n'est pas une œuvre d'art pur...

$ 4. — Thèse soutenue dans le présent livre.

Placé en présence des faits, sans théories préconcues, avec le souci exclusif de recueillir et de coordonner des témoignages précis, l’historien est obligé de résumer sa doctrine dans la constatation suivante :

Le chant profane vient du chant religieux;

Le chant religieux vient du chant magique.

Je sais bien qu'entre religion et magie des anathèmes très nets semblent avoir creusé un abiîime : « Wous ne laisserez point vivre ceux

(1) Il en est de même pour les instruments de musique (saint Jean Chrysostome, in psalm. 150).

qui usent de sortilèges et d'enchantements, » lit-on dans la Bible (1). Mais si la Religion est une tout autre personne que la Magie, la première a cependant le même costume que la seconde. L'Eglise des premiers siècles n’a-t-elle pas parlé, même en Occident, la même langue que les Grecs de l'antiquité païenne ? Les rites magiques, eux aussi, sont une langue.

Ramener l’histoire de l’art musical à l’idée de l’incantation magique, c'est ne rien rabaisser. Dans l'usage de l’incantation, je vois, à l’étatrudimentaire, une œuvre d'imagination, même de sympathie secrète et de sentiment, le germe réel de toute poésie et de toute métaphysique, la source de l’art lui-même. Dès l’origine, il faut supposer chez l'homme un sems musical obscur, profond. Si la musique n'était pas sortie de ce qu’il y a de plus intime dans le cœur humain, et si elle n’avait été, au début, qu’un expédient pour essayer de résoudre certaines difficultés de la vie, elle aurait été abandonnée, une fois ces difficultés vaincues par les progrès de la civilisation. Elle est donc autre chose qu'un moyen pratique, ou réputé tel, de triompher de certains obstacles et, au besoin, de les créer dans la lutte contre un ennemi. Mais avant « l’art », qui estun luxe, 1] ya pour le vivant l’impérieuse nécessité d'assurer son existence; et l'aptitude musicale s'est d’abord manifestée dans un sens très utilitaire.

Ingénument, identifiée dès l’origine avec la magie, la musique a cru qu'elle était la science totale, maîtresse des Principes, souveraine dans le domaine de l’action ; elle s’est flattée d'accomplir des miracles: non, comme aujourd’hui, des miraclesintérieursdont notre mot est le théâtre, mais objectivement, dans le Cosmos, des miracles où on change les lois du monde.

Aux divers âges de la civilisation, dans tous les pays, la musique a été considérée comme la grande puissance de séduction et de charme. La seule différence entre nous et nos plus lointains ancêtres est que par le mot « charme » nous désignons des effets esthétiques, variables selon le tempérament de l'auditeur, tandis que les primitifs entendaient par là des effets nécessaires, déterminés par des lois.

(1) Exode, xxnr, 18; cf. 1bid., virr, 18 et 19; Levitique, xx, 6 et 27; Nombres, XXII, 23; Deuferonome, xV1Ir, 10-12 εἴ τᾶ; ποῖδ, ἵν, CR EVIL Τῷ, Εἰ ΣΤ Ὡς Paralipomènes, IT, ch. Χχυ τ, 6 ; Isaïe, 11, 6 ; xLav, 25 ; Jérémie, x, 2; Michée, v, 11; Actes des Apôtres, xIx, το.

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