‹ Études de philologie musicale IIIChapitre 70 sur 169 · ΞΞ" “Ξ Ξ SH ΞΞ · texte numérisé non relu

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(Ich habe) den Hei-land, das Ηοῖ- ἔδῃ der Frommen auf mei-ne be- gie-ri- gen

ie

Ar- me ge- nommen,

« J'ai pris dans mes bras le Sauveur, espoir des fidèles. »

Non seulement la mélodie établit ici par répétition un rythme tripartite qui n’est pas indiqué par le texte verbal, mais les césures de ce rythme ne coïncident même pas, musicalement, avec les paroles !

$3.— Le rythme ternaire.

Sur les origines du rythme, Platon a une doctrine métaphysique et théologique. Un point de vue beaucoup plus sûr est celui de l'Histoire qui permet d'établir les faits suivants :

La musique sort de la magie; or une des règles universellement suivies dans l'usage des formules magiques, c’est la répétition. Du chant magique primitif, le rythme est passé dans la liturgie religieuse, organisée sur des restes de magie; de là dans la poésie lyrique, d’abord toute religieuse et musicale, puis, quand poésie et musique ont divorcé, dans la musique purement instrumentale, où par abstraction dernière

il est cultivé en lui-même et pour lui-même. Sans doute il y a eu un moment de l'évolution où l’agrément du chanteur et des auditeurs ἃ trouvé son compte dans cet usage et l’a cultivé de facon désintéressée, pour le plaisir. Mais ce n’est pas l’agrément seul qui, d’abord, ἃ créé cela. Quand le médecin antique disait à un malade de chanter {rois fois une formule magique, il voulait le guérir et non l’amuser. Il croyait à l'efficacité de la recette pourvu qu’on la répétàt un nombre de fois déterminé. Ce nombre faisait partie du remède. On pourrait poser comme principes: les rites manuels ne valent que s'ils sont accompagnés d'une formule orale ; la formule orale ne vaut que parce qu’elle était d’abord chantée; le chant lui-même ne vaut ques'il est répété un nombre de fois déterminé. Sur ce dernier point, les documents sont innombrables.

Quel est le nombre magique par excellence ? Il serait intéressant de le rechercher, et de voir ensuite si ce nombre joue un rôle équivalent dans la composition musicale. J’avoue n'être pas en mesure de donner des précisions sur ce point. Sans doute 1] serait facile de citer des œuvres instrumentales du moyen âge et de la Renaissance où l’idée mélodique se répète exactement le nombre de fois exigé dans certains rites de magie ; mais les observations devraient porter sur un si grand nombre de faits et les exceptions paraissent si nombreuses qu'il vaut mieux renoncer à un parallèle incomplet, dont les conclusions ne sauraient être généralisées.

Je remarque pourtant que, de part et d'autre, les nombres favoris de la magie — en ce qui concerne la répétition —- et les nombres musicaux sont les mêmes : 3 et 4 (avec leurs multiples) sont les principaux.

Terna omnia, «tout est ternaire », disait le rhéteur Ausone dans un petit poème consacré à l'éloge du nombre trois. Les anciens invoquaient trois fois de suite la plupart des Esprits dans les actes de sorcellerie. Ter dico, ter incanto, lit-on sur le clou magique destiné à rendre une sépulture inviolable (reproduit dans le dictionnaire de Daremberg et Saglio). Presque tous les carmina du médecin Marcellus doivent être répétés trois fois ou « trois fois trois fois » (fer noyvies) ‘1). En observant que Platon est mort le quatre-vingt-unième Jour anniversaire de sa naissance, Sénèque rappelle que le nombre parfait par excellence est

(1) Sur l'usage du nombre trois dans les chants magiques employés pour guérir les maladies, cf. le De medicamentis liber du médecin bordelais Marcellus, édit. Teubner, VIII, 171, 193, 190,192 ; XV, 11 ; XXXI, 33 ; XVIII, 26; XIV, 68 ; XX, 78; Varron, De re rustica, 1, 2; Pline, Hist. nat., XXVII, 106 ; Hippiatrica (collection d'ouvrages sur l’art vétérinaire réunis au xe siècle environ après Jésus-Christ), incantations sur les furoncles, sur la chute des poils chez les animaux, etc.

a X 9. Dans les textes publiés par les folkloristes américains, la répétition ternaire est assez fréquente. Un très important théoricien du xiv* siècle, Jean de Muris, pose, en parlant de la mesure musicale, une règle qui pourrait tout aussi bien s'appliquer à une multitude de rites magiques : Musica. a numero lernario sumit ortum, qui lernarius in se ductus novem generat; sub quo novenario quodammodo omnis numerus continelur, cum ultra novem semper fiat reditus ad unitalem. Ergo musica novenarium numerum non transcendit. « La musique a pour principe le nombre trois qui, élevé au carré, donne neuf. Or, dans le nombre neuf tous les nombres sont pour ainsi dire contenus, car, après lui, on revient à l'unité (10, 11, 12, εἴς...). Aussi la musique ne dépasset-elle pasle nombre neuf(1).» Remarquons qu'aucune formule magique ne doit être répétée 11 fois ou 13 fois... et que ces mêmes nombres sont étrangers au rythme musical. Le nombre trois, au contraire, est aimé des compositeurs. Jadis, dans certaines églises, l’introït était chanté 3 fois.

J'ignore si la numération la plus anciennement connue de l'humanité est la numération par 3 ou par 2 (ce dernier nombre étant imposé par la dichotomie symétrique du corps humain : deux pieds, deux mains, deux yeux, deux oreilles...) et si le concept de 3 se résout dans le concept de 2 + 1. Ce qu'il y a de certain, c'est que le nombre trois joue un rôle très important — non exclusif d’ailleurs — dans le folklore, dans les religions antiques et modernes, et, avant tout cela, comme base, préparation ou accompagnement de tout cela, dans la magie. Je n'ai pas à reproduire ici la masse énorme de faits que l’on pourrait grouper autour de cette affirmation pour la justifier; je ne puis que renvoyer aux ouvrages spéciaux sur les divers systèmes de numération. C’est un sujet du plus haut intérêt, non sans rapports nombreux avec l’histoire de la musique primitive : étude de l’origine réelle des premiers nombres que connut l'humanité et de la valeur qu'elle leur attribuait. Nous avons là-dessus de très belles études qui ont récemment enrichi la philologie d’une nouvelle branche (2).

Dans la civilisation occidentale, la répétition ternaire parait provenir des rites de la magie ; elle est attachée à une multitude de formules

(1) Jean de Muris, Practica musica (dansles Script. de Gerbert, III, p. 203).

(2) Ouvrages principaux : Gee, Primitive numbers (τον Annual Report of the Bureau of Ethnology, part. 2, 1897-98 Washington, Gov. Pr. off., 1900) ; Usener, Dretheit, Ein Versuch mythologischer Zahlenlehre (extrait du Rhein. Museum, nouv. série, LVIII, Bonn, 1903, p. 1-48, 161-208, 324-364); les trois dissertations sur le nombre 7 et l'étude sur le nombre 9 (Enneadische Studien) de Roscher, analysées dans la Revue critique des 26 mars 1906, 5 août 1907 et 25 juin 1908.

qui ne tirent pas seulement un pouvoir efficace de leur contenu, mais du rythme que leur impose un mysticisme arithmétique sans lequel on les considérait comme vaines. L’explication de la reprise ternaire est peut-être fournie par cette idée que le monde comprend trois régions (atmosphère, surface terrestre, partie souterraine) et que certains Esprits, régnant à la fois dans ces trois domaines, doivent être l'objet d'une triple incantation correspondant à leur triple pouvoir. L’incantation est la même et ne fait que se répéter, parce que l'Esprit, tout en ayant trois royaumes, n'est qu’une seule et même personne. Ainsi Hermès « tris megiste », trois fois grand, identifié sur le tard avec Thôt, le dieu de la magie en Égypte, est dit solus et ter unus ; ainsi Hécate, régnant dans le Ciel, sur la terre et dans les Enfers. Hécate, triple ou « trimorphe » dans les textes littéraires et dans les monuments plastiques, est déesse lunaire, déesse adorée dans les carrefours, déesse en rapport avec le monde d’en bas ; et si son culte, comme tous les autres, sort d'idées très antérieures aux monuments qui nous le font connaître, 1] a prolongé son influence au delà du paganisme. Or Hécate présidait à toutes les opérations de la magie (Ovide) et on l’invoquait toujours {rois fois : ainsi l’exigeait le rituel.

D'ailleurs peu nous importe le genre d’explication qu’il conviendrait de fournir. L'examen de ce difficile problème ne nous appartient pas. Il nous suffit d'observer que le rythme fondé sur la numération ternaire est aussi fréquent en magie qu'en musique, etqu’il est légitime d'établir entre les deux faits un lien de filiation.

ὃ 4. — Le « vers » magique.

Le rythme musical — qu’il faut bien se garder de confondre avec la mesure, car il en est distinct au point d’être en conflit presque constant avec elle — est formé de tous les éléments qui concourent au plan d’une composition. En me bornant ici aux éléments essentiels, et en appliquant à la musique la terminologie usitée en matière de versification (ce qui, on le verra, n’est nullement conventionnel), je m’appliquerai à justifier les propositions suivantes : 1° il y a, dans toute œuvre instrumentale : a) des propositions, incises ou hémistiches, qui concourent à former des vers d’étendue inégale ; 6) des vers qui forment des phrases ; c) des phrases qui forment une strophe ou période (1).

(1) Je prends ici le mot période dans le sens des grammairiens anciens qui, par ce mot, désignent très souvent la strophe tout entière.

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