LE « VERS » MAGIQUE
2° Cette organisation est celle du langage magique. L'incantation nous offre les premiers types du vers et de la strophe. — Faudra-t-il en conclure que le rythme musical vient de la magie ? Ce serait peu exact; mais si j'écarte cette thèse, c'est pour la remplacer par une autre qui est plus radicale : la magie orale, première manifestation des arts du rythme (oral), est elle-même de la musique ; c’est un langage organisé comme celui des musiciens qui ont une enseigne : langage, bien entendu, rudimentaire et dont nous n’avons la plupart du temps que les paroles; mais cela suffit pour constituer le rythme.
Qu'il yait des vers inégaux dans une œuvre de Bach ou de Mozart, comme dans une ode de Pindare, un chœur d’Eschyle ou une fable de La Fontaine, c’est ce que reconnaîtra sans peine quiconquese donnera le plaisir d'analyser la phraséologie musicale en plaçant là où 1] convient (et sans subir l'influence fâcheuse de la barre de mesure) les césures principales et les césures secondaires. On peut différer d’avis sur les dimensions du vers et sur celles de la strophe (c’est-à-dire considérer comme hémistiche ce que d’autres considéreront comme vers, et réciproquement), mais les principes fondamentaux de cette analyse sont hors de contestation. Avant de montrer certaines ressemblances rythmiques entre la magie et la musique, il n’est pas inutile de se rappeler que le même mot désignait autrefois l’incantation magique et le vers des poètes : carmen, dont la forme initiale est casmen, transcription du mot sanscrit cçasman, « texte sacré, invocation, enchantement ».
Le carmen magique est constitué de plusieurs facons. En voici quelques-unes que je prends dans le livre de Marcellus :
1° Un mot (intelligible ou non) est répété deux fois, et suivi d’une formule tantôt plus longue, tantôt plus courte, qui est très différente par les sons, ou formée librement avec les sons composants du premier mot. Pour guérir les boutons sur l'œil, il faut employer le carmen : Kyria, Kyria, Kassaria Sourôrbi, soit une formule repétée deux fois et suivie d’une autre formule plus longue :
A A’ B Ù Tai 5! ΣΈ Kyria, KYyria, Kassaria Sourorbi ou celui-ci :
A A B : Ι Pau : Va-r'en, va-t'en, Je suis plus fort et je te chasse (1)
(1) En grec dans le texte. De medicamentis, VIII, 192.
Pour guérir les maux de ventre :
A A' B Fr Te pl ΡΣ TS Fiscal Alaband({a), alaband(i), | alambo
Ici, la dernière formule est plus courte.
2° D’autres fois, le principe de la répétition combiné avec celui de la variété donne lieu à un rythme tripartite fondé sur l’allitération :
Alam bedam, alam betur,alam botum (1).
3° Les variétés sont nombreuses. Il y a, dans une autre classe, le carmen composé de mots sans rapports phoniques l’un avec l’autre:
In mon dercomarcos axatison (2).
ou bien, lorsque la formule doit être écrite, de lettres différentes : AbMO8KI A (3)
Chacun de ces carmen devant être répété trois fois ou neuf fois, il en résulte une période ou une strophe composée de trois ou de neuf vers, Il y ἃ même tel carmen qui doit être répété trois fois neuf fois (ter noyies).
4° La magie a aussi des formes rythmiques plus développées. Marcellus conseille le carmen suivant pour guérir les furoncles (4): Nec mula parit, nec lapis lanam fert, nec huic morbo caput crescat, aut si creverit, tabescat. « Un mulet n’engendre pas ; une pierre n’a pas de laine ; de même la tête de ce mal ne doit pas grandir, ou, si elle a grandi, qu’elle se dissolve! » Ici, les césures de la formule ne sont plus indiquées par les similitudes phonétiques, mais par le sens, par l’opposition symétrique des idées, et elles distribuent cette période en vers inégaux :
Nec mula parit,
Nec lapis lanam fert, Nec huic morbo caput crescat, aut si creverit, tabescat.
Ce qui, au point de vue du rythme pur (et non plus au point de vue sonore), reproduit le schéma A, A’, B, passant du vers à la période. On peut aussi scander, si l’on préfère :
Nec mula parit | nec lapis lanam fert | Nec huic morbo caput crescat | aut si creverit tabescat ||.
(1) De medicamentis, XXVIII, 73.
(2) Zbid., VIT, 171.
(3) Zbid., XXIX, 26,
(4) VIIL, 191.