LES GAMMES DE SEPT SONS
l'emploi de ces notes exceptionnelles ou accessoires est beaucoup plus rare. Le double dièse et le double bémol, qui sont l'accident poussé jusqu’à la catastrophe (!), n'apparaissent jamais. Le dièse et le bémol simples, qui sont l'accident sans gravité, se réduisent au si et au fa%, rendus nécessaires par la transposition d’une échelle diatonique sur une autre,
Remontons plus haut encore : nous trouvons une gamme formée de notes purement « naturelles », composée de sept sons. C’est l'échelle des sept « tons » du plain-chant. Elle est elle-même la reproduction d'une échelle grecque formée de la superposition de deux tétracordes ou quartes (sept notes, plus la reproduction à l’octave de la prime) et où chaque ton, servant tour à tour de point de départ, engendre les « sept octacordes que les anciens appelaient harmonies » (1) et que nous appelons « modes ».
Il est superflu de reproduire ici tous les textes concernant la gamme heptatone chez les Grecs. Je m'arrète au témoignage d’Aristoxène (repris par Plutarque), disant: des trois genres auxquels appartient toute mélodie, — genre diatonique, chromatique, ou enharmonique — le premier est le plus ancien de tous. L’essentiel est de ne pas oublier qu'en remontant ainsi le cours des âges il faut de bonne heure abandonner une idée : celle de la tonique et de sa fonction. Dans le système moderne, la tonique a le rôle d’une base génératrice ; elle exerce une attraction sur les autres notes. Elle engendre deux accords parfaits, dont le second est construit sur sa dominante ; elle est elle-même considérée comme la quinte d’un troisième accord parfait, au grave. Dans le système grec 1] n’y a pas de « tonique » ; il y a une note dernière, une avant-dernière, εἴς... : ce sont de simples juxtapositions, non arbitraires d’ailleurs, ne formant pas un tout fermé (2).
Les gammes des Orientaux, sur certains points essentiels, sont très différentes de la nôtre : la mesure des intervalles n’est pas la même, ce qui produit des successions mélodiques paraissant fausses à une oreille occidentale et rend impossible l'harmonie, telle que nous la comprenons. Villoteau, il y a un siècle, avait été obligé de reconnaître, en Egypte, ces différences de systèmes. Un musicien de Rotterdam (3) a
(1) Aristoxène, Frag. harmoniques, p. 52, 1. 22 de l'édition Marquard.
(2) L., ibid., p. 27 (tbid.).
(3) M. Polak, Mélodies indiennes, japonaises, turques, harmonisées, 1 vol., 107 p. in-8°, chez Breitkopf, 1905. L’auteur a lui-même résumé et défendu sa thèse dans un article de la Reyue musicale, 1905, τοῦ oct., p. 461 et suiv.
essayé récemment d’harmoniser, à la facon européenne, des mélodies indiennes, turques, japonaises, mais 1] a dû faire souvent violence aux textes musicaux qu'il interprétait. Un fait maintes fois signalé, c'est que tous les Orientaux, à commencer par les Arabes, ont un dégoût très prononcé pour notre musique, et réciproquement ; ceux des Hindous qui ont été élevés en France ou en Europe, gardent une sympathie instinctive pour une gamme et une mélodie très différentes des nôtres et ne comprennent rien à l'harmonie (1).
Il y a cependant un caractère commun à un groupe de gammes appartenant à des temps et à des pays très divers : c’est le choix du nombre sept.
C’est une question de savoir si les Orientaux ont transmis aux Grecs les principes de leurs gammes, ou si, au contraire, ils les auraient recus d'eux, à la suite des expéditions d'Alexandre. Ceux qui cèdent au « mirage oriental » soutiennent la première opinion à l’aide d'ingénieux arguments tirés de textes vagues et d’étymologies fragiles. Mais peu importe.
$ 2. — Les gammes hindoue et chinoise.
Chez les Hindous qui, musicalement, sont beaucoup plus jeunes que les Occidentaux (car leurs ouvrages théoriques les plus anciens sont postérieurs à l’usage et à l'analyse de la gamme chez les Grecs), on trouve aussi l'échelle de sept sons.
L'octave est divisée en 22 petits intervalles appelés « srutis », un peu plus grands qu’un 1/4 de ton de notre système, mais qui ne constituent pas une échelle mélodique, car ils ne servent qu’à élever ou abaisser occasionnellement chacune des 7 notes de la gamme, ce qui permet d’avoir un nombre énorme de modes. Nous disons : ut, ré, mi, fa, sol, la, si, do ; les Hindous disent encore aujourd’hui : sa, ri, ga, ma, pa, dha, ni, solmisation obtenue, elle aussi, par la première syllabe d’une suite de mots. D’après tous les livres sanscrits, la gamme hindoue originale est la gamme de sa, équivalente à notre gamme d’utavec un la un peu plus aigu :
(1) Observation récemment renouvelée par M. Collargette, professeur à la Faculté de médecine de l'Ecole de Beyrouth (Revue musicale, 15oct. 1905).