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LE NOMBRE SEPT ET LA NUMÉRATION ORIENTALE POPULAIRE

jouait un rôle exceptionnel » (Lenormant). Il paraît impossible que les premiers organisateurs de la gamme, constituant le système d’un art qui servaitdepuis si longtemps à des rites magiques ou religieux, n'aient pas obéi à des préoccupations d'ordre traditionnel.

M. Roscher, qui a étudié les Æebdomades d'Hippocrate, leur donne une origine antérieure à Pythagore : il les rattache aux philosophes ioniens et à des légendes populaires. Il y a là une idée à laquelle nous devons nous arrêter.

8 6. — Le nombre sept et la numération orientale populaire.

Les Grecs comptaient par 5 et par 10; mais en même temps, ils avaient la numération par 7 (ainsi, aujourd’hui, malgré notre système décimal, les gens du peuple comptent par douxaines les menus objets d'usage courant, et l'emploi de notre système métrique n’est nullement universel, même en France). Cette numération par sept était un souvenir de navigateurs phéniciens qui, avant les Grecs, avaient régné sur les mers et dans le bassin de la Méditerranée, obligeant les Hellènes, pour la commodité des affaires commerciales, à adopter leur manière de compter. (Ainsi, aux xvu° et xvin® siècles, les marins occidentaux, qui étaient des chrétiens latins, en imposant leurs marchandises aux insulaires du Levant, qui étaient des chrétiens orthodoxes, leur imposèrent leur calendrier et une partie de leurs coutumes religieuses, de telle sorte que, dans le même pays, il y avait des usages pour les relations du commerce à côté d’usages différents et d’un calendrier spécial pour la vie locale.)

La Grèce historique, une fois affranchie de la dépendance où Tyr et Sidon l'avaient tenue, adopta une numération spéciale, mais le souvenir de la numération préhellénique ne disparut pas complètement.

Je nepuis reproduire ici tous les faits qui ont été accumulés sur ce point par M. Victor Bérard dans son grand et brillant ouvrage, les Phéniciens et l'Odyssée, et par M. Roscher. Je cite quelques traits d’une énumération qui occuperait, à elle seule, un chapitre de ce livre:

La Grèce primitive a eu sept sages. Elle a cru à sept merveilles du monde. Elle a chanté sept héros marchant contre Thèbes. Zeus, quand il est né, rit pendant sept jours avant de se reposer; il a une semaine de gaîté (le dieu des sémites, aucontraire, débute par le travail et ne se repose que leseptième jour. Dans les poèmes homériques, le nombre sept revient très souvent, comme une valeur consacrée, quasi rituelle. Le bouclier d’Ajax est fait de sept peaux de bœufs; il est l'œuvre du béotien Tychios, habitant Thèbes aux sept portes. La légende homérique fait naître Héraclès à sept mois. Ulysse reste sept jours dans l’île du Soleil, et met une semaine pour se

rendre au pays des Lestrygons. Il est retenu sept ans chez Kalypso. Dans l’'énumération des présents, le système par sept alterne avec la numération duodécimale (sept talents, douze chitons, etc.….). Les notions géographiques, à moitié légendaires, se ressentent de ces habitudes de langage. L’Hellespont passe pour avoir sept stades; et cela est tellement inexact, que d’autres disent septante stades. Le détroit de Messine est un heptastade; de même pour le canal d’Otrente, La Méditerranée a sept îles (Sardaigne, Crète, Sicile, Chypre, Eubée, Corse, Lesbos); il y a sept îles ioniennes (Lipari) ; le Nil et le Danube ont sept bouches ; il y a une confédérationdes sept ports, et sept jours de marche entre les pays extrêmes. À Athènes,on ne donnait un nom aux enfants que le septième jour (cf., dans la Bible, le Lévitique : « toute femme qui aura un enfant mâle, sera impure durant sept jours ; le huitième elle circoncira son fils »).

Si nous poussons plus loin que la Grèce, du côté de l'Orient, nous trouvons beaucoup de textes qui s'accordent avec ces observations. Les Chaldéens ontune semaine du déluge, qui se termine par des sacrifices où l'on dresse sept et sept vases. Les tours chaldéennes ont sept étages en l'honneur des dieux ; Bel a sept fils, génies destructeurs. Les fêtes de dédicace comportent sept jours de réjouissance. Les messagers d'Anon sont les sept vents. L'Enfer est entouré de septhautes murailles et fermé de sept portes. Il y a sept démons comme il y a sept anges hébraïques.

Chez les Arabes, on retrouve la numération par sept (dans les Mille et une nuits, sept voyages de Sindbad le marin; aventures du Barbier et de ses six frères). Les Arabes font cuire dans le miel, durantsept jours, les pierres précieuses qu'ils veulent rendre plus brillantes. Les « sept puits » sont une station arabe. Hérodote (III, 8) sait qu'il faut sept pierres dressées pour la cérémonie du serment arabe,

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Dans la magie assyrienne, il y a sept démons :

— Gibil, les sept (mauvais Esprits), où sont-ils nés? où ont-ils grandi? — Les sept, ils sont nés sur la montagne de l'Occident;

Les sept, ils ont grandi sur la montagne du Levant;

Dans les trous de la terre ils habitent.

Les sept, sur la montagne de l'Occident se trémoussent ; Les sept, sur la montagne du Levant se divertissent.

On lit sur une autre tablette (traduction Fossey) :

Ils sont sept, les dieux du vaste ciel;

Ils sont sept, les diéux de la vaste terre ;

Ils sont sept, les dieux rapaces;

115 sont sept, les dieux de l’univers;

Ils sont sept, les dieux mauvais;

Elles sont sept, les labartu mauvaises;

Ils sont sept, les labasi, fléaux mauvais ;

Dans les cieux, ils sont sept; sur la terre, ils sont sept.

Ici, la connaissance du nombre des Esprits semble donner à l’incantateur pouvoir sur eux, à défaut de la connaissance des noms.

Par suite, le nombre sept estun des nombres importants du rituel assyrien. Ainsi, pour guérir la maladie d’yeux, il faut filer un lien avec de la laine noire, puis y faire

sept nœuds sur lesquels on dit l’incantation. Il est curieux de voir ces sept nœuds magiques usités aussi en occident (..septem nodos facies et per singulosnectens,nominabis singulas anus viduas et singulas feras el in crure val brachio, cujus pars vulnerata fuerit, alligabis. Marcellus, de Medic. XXXIL, 19). Ailleurs (chez les Assyriens), l'incantation est dite devant les sept statues ailées des dieux, etc.

Chez les Chinois eux-mêmes, dans le second des « Hymnes de l’intérieur de la maison, pacificateurs du monde », on lit (traduction Chavannes) : « C’est le commencement fleuri des sept commencements (ceux du ciel,de la terre, des quatre saisons et de l’homme) ; les chanteurs attentifs harmonisent leurs sons. »

Ainsi, le nombre sept était populaire, sacramentel (1); et s’il suffisait de signaler un des systèmes de numération des anciens pour résoudre le problème que j'ai posé (pourquoi sept sons dans la gamme?), il n’y aurait plus de difficultés. Mais se contenter de cette solution n’est pas possible, parce que ce serait simplement reculer la question.

Pourquoi comptait on par sept?

Ici, c'est du côté des étoiles qu’il faut tourner les yeux.

$ 7. — La musique et l'astronomie.

Je signalerai d'abord un second groupe de faits qui suggèrent de facon encore plus nette l'explication que nous cherchons.

Dans tous les traités de musique antérieurs au xvn° siècle, ceux du moyen âge, ceux de l’antiquité gréco-latine, ceux de l'Orient, nous trouvons une idée répétée à satiété comme un lieu commun invariable : c'est que les éléments du système musical doivent être rattachés à des faits astronomiques, à des concepts de vertus, à des divinités, à l’organisation du Cosmos. Cette idée est si générale et se reproduit avec tant d’insistance jusques dans les opuscules des écrivains chrétiens, que, nécessairement, elle doit avoir pour point de départ une croyance fort ancienne. Le savant d'aujourd'hui sourirait si, à propos d’intervalles musicaux, on lui parlait de théologie et d'astronomie ; mais il n’y a pas bien longtemps que des frontières ont été établies entre ces trois domaines. Remontons en 1610, c’est-à-dire à sept générations environ, ce qui est vraiment insignifiant. En 1619, paraît l'ouvrage du grand Képler sur l’Harmonia mundi; or il y a un livre de cet ouvrage, — le livre III — où se trouve fidèlement suivie la doctrine que je viens d’indiquer ; en voici le titre : de ortu proportionum harmonicarum, deque nalura et differentiis rerum ad cantum pertinentium .

(1) Cf. Apoc. de S. Jean, ch. v.

L'esthétique modernt, toute pénétrée du sentiment des beautés propres à un art très original, a une tendance à isoler, la musique en mettant surtout en lumière ce qui la distingue des autres formes de l’activité intellectuelle ; et par là elle crée des problèmes singulièrement difficiles. L’esthétique ancienne, au contraire, avait une tendance à universaliser la musique: elle la voyait dans la nature, dans les lois du monde physique ; et ainsi elle répondait, avec une sérénité naïve, à la plupart des questions qui nous embarrassent. Voici, en remontant le cours des âges, quelques preuves de cette identification de la musique avec les lois du monde.

Dans un ouvrage sur l’harmonie — au sens où Képler prenait encore ce mot, — Reginon (x° siècle) disait : « in re immobili,, nunquam fit sonus. À Saturno usque ad sphæram celestem, aiunt acutissimum fieri sonum; a terra usque ad lunarem circulum, gravissimum. — La matière immobile ne rend aucun son (le son, au contraire, est produit par le mouvement ; or tout est mouvement dans le monde ; donc le monde est musique). On dit que de Saturne à l'extrémité de la sphère céleste est rendu le son le plus aigu ; de la terre à l'orbe de la Lune, le son le plus grave » (1). Aurélien (rxe siècle) écrit dans sa Duscipline musicale, chapitre vi, conformément à la tradition: « S'il y a huit sons dans la gamme, il semble que ce soit à cause des mouvements des astres... Sous le cercle du zodiaque, il y a sept astres errants, ou planètes, dont le mouvement, contraire à celui du zodiaque, va d’occident en orient, comme il apparaît d’après les phases de la lune, et dont voici les noms : Saturne, Jupiter, Mars, le Soleil, Vénus, Mercure, la Lune. Par là [en ajoutant la Terre] s'explique pourquoi la gamme a VIII degrés ». Même doctrine aux vi et vu® siècles : « Le monde est composé, dit-on, d’une certaine harmonie des sons, et le ciel accomplit sa révolution suivant une mélodie. » Ainsi parle l'évêque Isidore de Séville, reproduisant une idée d’origine païenne. « Tout ce qui se passe dans le ciel et sur la terre est soumis à des lois musicales, » dit Cassiodore (νι siècle de l’ère chrétienne).

Orphée est le grand musicien légendaire de l’antiquité. Or on le considérait en même temps comme astrologue.

Dans le traité sur l’Astrologie attribué à Lucien, on lit : « Ce n'est ni des Éthiopiens ni des Égyptiens que les Grecs ont reçu des notions d’astrologie : c’est Orphée, fils d'Œagros et de Kalliope, qui, le premier, les a initiés à cette science. Il ne voulut pas d’ailleurs révéler tout ce

(1) Dans les Script. de Gerbert, I, p. 233-255.

qu'il savait et produire son système au grand jour ; il l’enveloppa de formes mystérieuses. Ayant construit une lyre, il organisa des «orgies » où il chantait des choses sacrées. Sa lyre, qui avait δορί cordes, était par son harmonie comme un symbole des planètes. »

C'est Pythagore qui paraît, historiquement, avoir fondé cette doctrine dans la civilisation occidentale ; elle a eu un très long retentissement, comme on vient de le voir par quelques brèves citations. C’est par respect pour les idées de Pythagore que les universités du moyen âge avaient placé lamusique dans le quadrivium, entrel’astronomie et l’arithmétique. Mais on peut aller plus loin (sinon plus haut dans le temps).

Chez les Chinois, les raisons cosmogoniques éclairent et dominent les idées purement musicales.

« Les anciens rois, dit Se-ma Ts’ien, unissaient la musique à l’harmonie des influences de vie » (c'est-à-dire aux principes y et yang qui sont l’origine de toute existence). En Orient, nous voyons la musique et les détails du système musical rattachés à des phénomènes physiques ; il semble même que cette connexité soit, pour les théoriciens, une préoccupation constante et la base de leurs explications. Comme beaucoup de savants modernes depuis le xvim° siècle, ils exposent les secrets de l’art musical en physiciens, avec cette double différence qu'ils imaginent beaucoup plus qu’ils n’observent et que, pour eux, le monde moral pénètre profondément le monde matériel.

Qu'un instrument ait 3, 5, ὃ, 9 ou 12 cordes, la raison de ce nombre leur est toujours suggérée par quelque groupe ou série de phénomènes naturels, et chaque corde est regardée comme en relation étroite, non pas avec une loi du monde, — concept abstrait qui est étranger à des primitifs, — mais avec un vent bienfaisant ou mauvais, avec l'Esprit qui fait le froid ou le chaud, le sec ou l’humide, en un mot un « élément ».

Lorsqu'un moderne comme Cassiodore dit que « tout ce quise passe dans le ciel et sur la terre est soumis à des lois musicales », il se fait l'écho d’un lieu commun qui ne venait pas seulement des Grecs, mais de l’'Extrème-Orient, et qui, avant de traîner dans le symbolisme glacé des plagiaires modernes, avait été l’objet d’une croyance agissante. Astronomie, calendrier, physique et musique, c'est tout un pour les Chinois. Il en est de même chezles Hindous. Ces idées-là sont passées chez les Grecs, tout au moins elles se retrouvent chez eux, et de là elles se sont répandues dans l'Europe cultivée, en s’adjoignant probablement des croyances locales du même genre.

Pour arriver au terme de ma démonstration, j'ai encore deux groupes de faits à rappeler.

$ 8. — Divinisation des planètes.

Nous savons que, pour les primitifs, tout ce qui existe, y compris les corps matériels, a une personnalité ; aussi les sept planètes (les seules que l'esprit antique croyait voir dans le système solaire) étaientelles considérées comme des divinités. Tel est le premier fait qui va nous rapprocher de notre conclusion.

Dans son ouvrage sur la Nature des dieux (1), Cicéron rappelle que Théophraste (comme Héraclide de Pont et tant d’autres) divinisait les planètes : [divinum principatum tribuit| #0d0 cœlo ; tum autem siGnis, SIDERIBUSQUE cœlestibus. D’après Xénocrate (1b1d.), les planètes errantes (stellæ vagæ) sont cinq dieux ; les planètes fixes n’en font qu’un toutes ensemble ; le soleil fait le septième ; la lune, le huitième. Dans ce qui suit (2), on trouve des opinions analogues attribuées à Cléanthe, Zénon, Straton, Chrysippe. (Ailleurs, dans sa République, VI, vi, et sans en donner les raisons précises qui venaient de la tradition orientale, Cicéron dit que le nombre sept a une vertu fatidique.)

Ce ne sont pas les philosophes qui ont inventé ces idées-là, bien que Cicéron leur en fasse honneur ! Ce ne sont même pas les poètes, si l'on entend par là ceux qui font des œuvres d'art régulières ; les uns et les autres les ont recues de l’humanité la plus naïve et la plus lointaine.

Le primitif est vivement frappé des phénomènes de toute sorte, tour à tour brillants et terribles, dont l'atmosphère est le siège, et de leur influence sur la vie végétale et animale. Il divinise donc l’atmosphère, comme d’ailleurs tout le reste (3). Peu à peu il est amené à diviniser les astres, ou certains astres. Ce culte sidéral se trouve chez beaucoup de sauvages ou de demi-civilisés ; et si la poésie réelle est celle qui n'est pas écrite, celle du sentiment pur et de la pensée, il y a là quelque chose qui égale les conceptions les plus sentimentales d’un Virgile ou les « harmonies » les plus élevées d’un Lamartine.

Lubbock nous transmet cette curieuse indication :

« Dobritzhoffer nous ditque les abipones (Amérique du Sud) adorent les Pléiades (étoiles) à une certaine époque de l’année. La cérémonie consiste en une fête accompagnée de danses et de musique, alternant avec

(2) Ch. xiv.

(3) liade, XVI, 365 ; Prométhée d'Eschyle, 88 ; Orphica, VII, τ,

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