CHAPITRE TROISIÈME
δι. — Les notes-déesses.
Entre notre manière de concevoir l’expression musicale et celle des primitifs, telle qu’on peut la supposer d’après les ouvrages des théoriciens orientaux, il y a une différence capitale.
Aujourd’hui, nous estimons que chacune des notes du système musical est par elle-même insignifiante et sans intérêt, si on la considère isolément. Nous n’attribuons de valeur qu'aux rapports des notes, à leur syntaxe, à ce que j'ai appelé la « pensée musicale », ou, si l’on préfère, au sens qui se dégage de l'ensemble de la construction mélodique. Les primitifs avaient l'instinct de la pensée musicale ; mais ils partaient d'un autre principe : ils attribuaient à chaque note un pouvoir particulier ; ils la considéraient comme ayant un caractère indépendant, un rôle spécial et défini ; ils lui donnaient, en un mot, une personnalité. Il est impossible de saisir cette croyance à sa source première, et d'en exposer, en suivant l’ordre chronologique, les applications et les conséquences ; mais nous ne manquons pas de documents qui en imposent l’idée à notre esprit et qui éclairent peut-être d’un jour inattendu la théorie si obscure des genres et des modes. Voici d’abord un spécimen des idées orientales.
« La note kong (fa), dit le Chinois Se-ma-Ts'ien, représente le prince; la note chang (sol) représente les ministres ; la note kio (la) représente le peuple ; la note fche (uf) représente les affaires ; la note yu (ré) représente les objets. » La même conception est très ancienne chez les Annamites.
A la mauvaise émission de chacune de ces notes correspond une altération déterminée dans les personnes ou les choses extérieures. Si c'est kong qui est troublé, le prince est arrogant; si c’est chang, les ministres sont pervertis, εἴς... Si toutes les notes sont troublées, « la perte du royaume arrivera en moins d’un jour ». De là l'importance que Se-ma-Ts'ien attache à « connaître les notes », formule qui a cer-
taineinent dans son esprit une tout autre valeur que dans celui d'un maître d'école du xx®° siècle. Remarquons en passant que dans la même page, lorsqu'il parle d'une ode, très importante au point de vue rituel, qu’on chantait en s’accompagnant du luth à cordes rouges (le Temple ancestral...) il dit que, dans ce chant, « il y a des notes qu’on néglige ». Plus loin, 1l parle d’une mélodie qui exprime la convoitise avec tant d’àpreté, qu'elle va « jusqu’à employer la note chang », note qui fut considérée, à une certaine époque, comme la caractéristique des mauvaises passions, indigne d’un bon souverain, et qui n’était pas employée dans la musique du « grand sacrifice ».
Les traditions ont pu varier sur la vertu de chaque son, mais le principe seul d’une telle croyance nous importe. « L’audition de la note kong, dit encore Se-ma-Ts’ien dans sa compilation, rend les hommes doux et tolérants, larges et grands ; l'audition de la note chang rend les hommes rigides et corrects et leur fait aimer la justice; l'audition de la note kio rend les hommes compatissants et affectueux envers autrui ; l'audition de la note {che fait que les hommes se réjouissent de ce qui est bien et se plaisent à la bienfaisance; l’audition de la note yu fait que les hommes restent dans l’ordre et aiment les rites. »
Dans le traité qui a pour titre Les tuyaux sonores(1), ce n’est plus de morale et de vie sociale qu’il s’agit, mais de physique et de vie universelle. Les notes, individuellement, sont mises en relation avec les vents, les directions de l’espace, les mansions lunaires, les mois, les séries cycliques.
M. Maspéro, dans ses Études de mythologie et d'archéologie égyptiennes (τ. [, p. 106), a écrit, en parlant du rôle de la voix dans les opérations magiques des Orientaux,ceslignes curieuses qui autorisent notre manière de voir : « La voix humaine est par excellence la voix du prêtre et de l’incantateur. Chacun des sons qu'elle émet a une puissance particulière qui échappe au commun des mortels, mais que les adeptes connaissent et dont ils se servent. Telle note irrite les Esprits, les apaise ou les attire ; lelle autre agit sur les corps ; et en combinant l'une avec l'autre, on compose ces mélodies que les magiciens entonnent au cours de leurs évocations. Mais comme chacune d’elles a sa puissance particulière, il faut bien se garder d'en intervertir l'ordre ou d'en substituer une aux autres : on s'exposerail aux plus grands malheurs ! » En effet, toute intonation incorrecte fournirait à l'Esprit invoqué un prétexte pour ne
(1) Ibid. Traduction de M. Chavannes.