CHAPITRE IV
LES CESURES ET L'ANACRUSE
§ 1. Comparaison entre la musique moderne et le lyrisme grec.
La construction rythmique la plus simple est celle qui combine des kola homogènes et d'étendue égale, par exemple les tripodies dactyliques, comme dans Thexamètre et le distique élégiaque des anciens. (On peut remarquer en passant que dans les fugues de Bach, et en général dans la musique moderne, les tripodies dactyliques paraissent plus propres que les tétrapodies du même genre, à former un style régulier et uniforme par ses coupes rythmiques.) Mais les musiciens aiment à associer des membres de phrase qui sont différents soit par leur étendue (par exemple une dipodie avec une lélrapodie, ou bien, dans le rythme ionique, un trimètre avec un dimèlre), soit par leur genre; ce dernier cas se présente habituellement à la fin d'un groupe de phrases ou avant le kôlon final. Eschyle, à Tavant-dernier membre d'un système tétrapodique, aime à placer une pentapodie; il en est de même pour Bach; Beethoven, au contraire, semble aimer à employer la pentapodie comme kôlon final, après une série de tétrapodies.
Ici, la musique moderne, sans pouvoir fournir des preuves décisives pour l'explication de l'art antique, sert cependant à comprendre le lyrisme grec sur un point important et éclaire sa structure d'un jour particulier. Lorsqu'il commença ses études de métrique en collaboration avec Rossbach, R. Westphal crut que le désordre dans lequel se suivaient les kola d'une strophe de Pindare n'était qu'apparent, et qu'il y avait entre eux uile symétrie réelle, une égalité de valeur, obtenue sans doute à l'aide de la musique. Il estimait que sans cette symétrie, les lois essentielles du rythme eussent été violées et les strophes de Pindare livrées à une sorte d'anarchie. De là l'hypo-
thèse de V « eurythmie » des membres de phrase, émise par lui en 1853, et accueillie avec tant de faveur par certains philologues, entre autres par J.-H. Schmidt, qui la prit pour point de départ de nouvelles et considérables études. En 1866, dans son « System der Metrik » et en 1868 dans la seconde édition de sa « Métrique grecque », Westphal déclara qu'il s'était trompé, et qu'il abandonnait comme une dangereuse erreur sa première hypothèse. Cette conviction fut définitive dans son esprit, lorsqu'il eut étudié de près les compositions de Bach, de Mozart et de Beethoven*. Ces grands maîtres ne peuvent certes pas fournir des témoignages en faveur de telle ou telle théorie sur le lyrisme antique : au moins doit-on reconnaître qu'ils étaient des compositeurs aussi adroits et aussi fins que Pindare et les Tragiques. Or, jamais leurs œuvres ne donnent l'impression d'un style capricieux, désordonné, affranchi de toute règle ; et cependant, ils ne se privent pa^ de combiner des kola d'étendue inégale, des létrapodies, des dipodies, des tripodies, des pentapodies, des hexapodies, sans qu'on remarque chez eux une application à observ^er l'eurythmie, c'est-à-dire à racheter la différence d'étendue des kola par l'uniformité de leur valeur. On voit en même temps ce qu'il faut penser de l'hypothèse d'un autre philologue, Heimsoeth , qui dans l'analyse des strophes d'Eschyle, se refusait à admettre une tripodie ou une pentapodie après un groupe de 4 ou de 6 pieds, et qui, lorsqu'un tel conflit se présentait, déclarait qu'il fallait ou bien scander la phrase d'une autre façon, ou bien corriger le texte des manuscrits. Certains hellénistes se seraient épargné beaucoup de méprises et de peine perdue, s'ils avaient pris soin d'examiner plus tôt les compositions des lyriques modernes, Palestrina, Bach, Mozart, Gluck, etc.
§ 2. Les césures.
Dans la poésie moderne, les kola sont séparés régulièrement Tun de l'autre par une césure (coupe marquant un léger repos). La rime n'est pas autre chose qu'un moyen employé pour accentuer la séparation de deux kola, ou, plus souvent, de deux périodes voisines.
i. M. Alfred Croiset, qui est souvent en désaccord avec Westphal, trouve au contraire le système de Schmidt « aussi solide qu'ingénieux »... (La poésie de Pindare, etc., p. 56.)