LES CÉSURES
Dans la poésie grecque primitive, la césure avait un rôle aussi important : la coupe placée au milieu du vers hexamètre et du vers élégiaque en est une preuve. Dans plusieurs autres vers dont l'origine est très ancienne, par exemple le télramèlre anapestique, les vers de mesure trochaïque et iambique, la césure s'est maintenue comme séparation des éléments de la période; mais elle a été abandonnée dans des formes lyriques de date relativement récente : les kola composant la période de Pindare et des Tragiques ne se distinguent par aucune césure.
Le sentiment moderne, au contraire, exige impérieusement une césure à la fin de chaque kôlon, et il nous est difficile de comprendre que les Grecs, à l'époque la plus florissante de leur poésie, se soient écartés de l'usage primitif. En allemand, on ne néglige jamais la césure, lors même qu'on traduit en vers des périodes grecques d'où elle est absente. Elle est également observée en français, bien que notre poésie moderne lui donne moins de force que l'ancienne.
De la versification, l'emploi rigoureux de la césure est passé dans la musique vocale, et, de là, dans la musique instrumentale.
Son rôle dans ce dernier domaine, ne saurait être nié; tout le monde en reconnaît l'importance, mais peu d'exécutants néanmoins l'observent avec exactitude. En général, dans nos éditions musicales modernes, toutes les notes composant un kôlon sont reliées l'une à l'autre par un signe placé au-dessus de la portée et appelé legato; c'est à l'endroit où s'abaisse l'extrémité de ce signe que doit être placée la césure, c'est-à-dire une élévation de la main (et non comme le demande Westphal, une pause, laquelle serait aussi intolérable qu'un arrêt à la fin de chaque hémistiche dans la déclamation d'un poème).
Mais quelle doit être exactement la place du legato ? Avec quelle note doit-il commencer? Avec quelle note doit-il finir? Sur ce point capital, d'où dépend la phraséologie, c'est-à-dire toute la signification d'une œuvre, les compositeurs, nous le répétons, ne donnent pas d'indications suffisantes. Les manuscrits de Bach et d'autres classiques nous livrent, pour ainsi dire, une matière musicale indéterminée, sans jalons, analogue à un texte littéraire d'où la ponctuation serait absente. Et cette lacune a fait nattre dans l'esprit des édileursy dont le r^le est précisément de la combler, une erreur singulière,' anti-musicale, contre laquelle on ne saurait trop protester : ils ont
THÉORIE DV IlYTHME
cru que si les classiques n'avaient donné dans leurs manuscrits aucun signe pour la division des membres de phrase, c'est parce que les barres de mesure indiquaient suffisamment cette division ; et, le plus souvent, ils ont fait coïncider la fin du legato avec la fin de la mesure elle-même. Or, la barre de mesure ne coïncide avec la fin du kôlon que dans certains cas particuliers, lorsque la mesure est monopodique ou simple, et que la phrase n'a pas d'anacruse, c'est-à-dire lorsqu'elle commence avec le temps fort, comme dans cet air du Don Juan de Mozart (no 17) :
Mais ce sont là des cas presque exceptionnels. Dans le cours de ce même air, dont nous venons de citer le début, certaines phrases commencent par une anacruse, et la barre de mesure cesse de coïncider avec la fin du kôlon.
césure secondaire.
La barre de mesure coïncide rarement avec la fin du kôlon quand la mesure est composée; ainsi, dans cet air de Do7i Juan (nMl) :
Mais l'observation précédente est insuffisante par elle-même ; sur quelle note du pied, dans la mesure composée, le ieffato doit-il finir? Il y a là une question dont les exemples suivants feront assez voir l'importance, et pour la solution de laquelle le meilleur est de recourir à la rythmique antique. Pour que la doctrine puisée à cette source puisse s'appliquer à l'analyse de la composition moderne, il faudra évidemment que ses conclusions pratiques s'accordent avec le sentiment
1. Ce dessiu mélodique semble avoir été imité et développé par Weber, dans le finale dé son grand Concerto, op. 11; sans la coupe indiquée ci-dessus, ce finale serait une simple « Étude d'agilité ».