CHAPITRE V
LA PÉRIODE MUSICALE
§ 1. Définitions.
La réunion de plusieurs kola forme une péfnode.
Ce dernier mot a été introduit, ou plutôt remis en honneur dans le langage musical par le hongrois naturalisé français, Antoine Reicha, qui, au commencement de ce siècle, était professeur de musique à Paris, et mourut en i836, inspecteur de notre Conservatoire. Voici comment s'exprime, dans sa préface, cet auteur du Traité de mélodie^ abstraction faite de ses rapports avec rharmonie (Paris, 1814) : « On verra, dans le courant de ce traité, que la période musicale existe, et qu'elle est la base de tout ce qu'on appelle la véritable mélodie. Cette période est restée jusqu'à nos jours un secret; jamais on ne l'a... définie d'une manière indubitable, et, lorsqu'on en a parlé, elle n'a été que trop confondue avec les phrases, les dessins et les membres mélodiques qui n'en sont que des parties. » Et il ajoute dans une note : « Sulzer et Kirnberger, deux auteurs allemands d'un mérite très distingué, l'un dans son Dictionnaire des Beaux-Arts^ et l'autre dans son Traité de composition^ ont parlé de véritable rythme musical; mais, ce qu'ils en ont dit ne regarde que sa définition et son utilité. Quant à ses lois, à ses exceptions, à sa variété, à ses secrets, etc., tout exigeait des recherches suivies qu'on n'y trouve point. »
Westphal reproche d'abord à Reicha — dont les idées ont été plus tard suivies par Lobe — de ne pas s'être conformé à l'usage antique, et d'avoir confondu le membre de phrase avec la période, en attribuant à celle-ci une valeur double de celle qu'elle a en réalité ; mais cette critique, outre qu'elle repose sur un fondement très discutable*,
1. c< Periodus quœ laliua iaterpretatione circuilus vel ambitus vocatur » (Marius ViGTORiNus, artis gram. I, p. 55, 1. 1 du recueil précité). — « Le terme assez vague de période se disait de toutes sorles de groupes rythmiques » (A. et M. Groiset, Hist. de la littér. gr., t. Il, p. 37).
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nous paraît ouvrir une discussion à la fois fastidieuse et inutile. C'est une pure question d'étiquette.
Pour les origines, ou, tout au moins, les antécédents historiques, il est- aujourd'hui établi que, dans la poésie musicale des Grecs, la périodologie a existé. D'après un renseignement qui a été transmis par le lexicographe Suidas (lO* ou 13' siècle apr. J.-C), le mot période appartenait d'abord au langage de la rythmique; et c'est avec le rhéteur Thrasimaque de Chalcédoine, qu'il est passé ensuite dans le langage de la rhétorique. Cicéron qui, dans ce dernier domaine, est la plus grande autorité, dit que tous les mots composant une période doivent pouvoir être débités entre deux respirations. Mais cette définition ne s'applique qu'à la période oraloii^e; le chant a un débit beaucoup moins rapide que le discours et nécessite, par conséquent, des respirations plus nombreuses. On voit ici la cause des méprises et des malentendus dans lesquels ont pu tomber les théoriciens en employant un mot qui a successivement appartenu aux poètes antiques, aux orateurs, aux musiciens modernes, et dont la compréhension a varié forcément avec la nature des arts auxquels il était appliqué. Néanmoins, la comparaison de la période musicale et de la période oratoire n'est pas sans utilité. S'il n'y avait aucune analogie entre la musique et le langage, les rhéteurs anciens n'auraient pas emprunté une partie de leur terminologie aux musiciens.
§ 2. Les deux parties de la période.
Le lien des kola composant une période oratoire n'est pas dû seulement à un fait physiologique, la respiration, ou, pour parler avec plus d'exactitude, la continuité à'une expiration; il dépend de certaines nuances d'expression dans le mouvement et l'intensité de la voix. La période oratoire normale se compose de deux parties, séparées par un point culminant : dans la première partie, la voix monte peu à peu, suivant une sorte de crescendo; dans la seconde, elle redescend par un diminuendo qui la ramène à son point de départ.
« Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, « à qui seul appartient la .gloire, la majesté et l'indépendance, est « aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux ivis \ et de leur donner,
« quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. » (Bossuet, début de V Oraison funèbre (T Henrietle-Mayie de France.)
Dans la première partie de cette période, la voix suit, comme la pensée, une progression ; et après s'être élevée au mot Bois qui représente le maximum d'intensité dans le sentiment et dans la parole (l'allitération lois^ rois peut-être considérée comme un dédoublement ou une préparation de l'accent oratoire), elle redescend pour conclure sur un repos.
La partie de la période qui forme un crescendo s'appelle prota^is; celle qui forme un diminuendo s'appelle apodosis.
La période musicale a une forme tout à fait semblable, mais se distingue de la précédente par un caractère important : dans la période oratoire, l'apodose peut comprendre un nombre indéterminé de kola; dans la période musicale, elle n'en a jamais quun seul.