‹ Études de philologie musicaleChapitre 45 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ i. Caractéristique générale.

Avant d'indiquer la doctrine de Fétis sur Torigine des neumes^ je n'hésite point — dût-il y avoir quelque brutalité dans cette entrée en matière — à signaler tout d'abord, et pour dominer les observations qui vont suivre, un fait aussi grave que curieux.

Fétis a fait, en 1841, un voyage musical en Italie. Ce qu'il paraît avoir cherché dans cette excursion, ce sont des faits confirmant un système préconçu. Voici, textuellement, le récit qu'il a donné de sa visite à l'église de Monza :

a Une lettre que M. le docteur Lichtenthal m'avait donnée pour l'archiprêtre de cette église (Monza) nous en fit ouvrir le trésor. Parmi les richesses qu'il renferme, un Graduel sur vélin pourpré et écrit en caractères d'or et d'argent fixa surtout mon attention. Ce Graduel passe pour avoir été donné par saint Grégoire lui-même à Ethelinde, reine des Lombards, avec les autres reliques qu'on trouve dans cette église... Grâce aux recommandations que j'avais obtenues, il me fut permis de parcourir le précieux Graduel, et une exclamation m'échappa en y reconnaissant les caractères de la notation lombarde; ainsi se trouvait justifiée ma conjecture... Indépendamment du point historique que ce manuscrit éclairait, etc.. »

Ce récit a été publié à Paris, dans la Gazette musicale^ le 5 février 1843. Nous verrons plus loin de quelle « conjecture » il s'agissait; mais on comprend la joie que doit éprouver un savant, lorsque, pour prix de sa patience et de sa diplomatie, il se trouve en présence d'un fait confirmant une hypothèse longtemps caressée!

On a un peu raillé Fétis pour l'importance qu'il attachait à sa découverte, mais on ne l'a pas mise en doute. Ainsi, dans la Gazette-

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musicale de Leipzig^ Kieseweler déclarait que le monument du trésor de Monza n'avait, en somme, rien d'extraordinaire et d'unique, mais il n'émettait aucun doute sur le fond même des déclarations de Fétis.

Il était un peu difficile, en 1843, de contrôler les affirmations d'un archéologue qui revenait de loin, et parlait avec tant d'enthousiasme de ce qu'il avait pu observer dans une église italienne. Aujourd'hui, les pièces les plus rares commencent à entrer dans le domaine courant, grâce à la photographie, qu'une pensée ingénieuse — vraiment cruelle pour certaines gens ! — vient d'appliquer à l'étude des manuscrits. Le public est de plus en plus méfiant ; il aime bien à voir par lui-même les merveilles qu'on lui vante.

J'ai sous les yeux les fac-similés phototypiques de ce Graduel, sur lequel Fétis a reconnu, disait-il, « des neumes lombards », et qui est le seul conservé de tout temps dans le trésor de Monza (je dis dans le trésor^ car dans la bibliothèque du chapitre de la même église, il y a d'aulres Graduels, mais non plus en lettres onciales comme le précédent). Les épreuves sont assez noires, et pourraient être difficilement

reproduites ici, ce que je regrette. Mais le texte est lisible, et on

rCy voit pas trace de neumes.

On a beau regarder à la loupe, on ne trouve rien, absolument rien, qui puisse même faire croire, en y mettant la plus grande complaisance, à une de ces méprises dans lesquelles un observateur de bonne foi peut tomber. On y rencontre des abréviations usuelles telles que

T68T3lfnTU • pour testamentum; mais on n'a vraiment pas la

ressource de penser que Fétis a pu voir là dçs signes neumatiques!

Né en Belgique en 1784, Fétis appartient à un temps où l'archéologie musicale, à peine sortie de l'enfance, se permettait les plus grandes libertés, et où, lorsqu'elle avait besoin d'un exemple ou d'un texte pour soutenir une hypothèse, — elle l'inventait.

Terminons ce portrait de l'homme avant de parler de son œuvre.

Fétis a eu et possède encore une immense réputation. En 1821, il était professeur au Conservîatoire de Paris (soumis à un Comité d'enseignement où siégeaient Paër, Lesueur, Berton, Reicha, Boïeldieu) et déployait une activité musicale prodigieuse, en homme qui semble avoir le don d'ubiquité. Lorsqu'en 1833, triomphant de concurrents qui s'appelaient Habeneck, Reicha, Hérold, Halévy

Mendelssohn *, il fut nommé directeur du Conservatoire de Bruxelles, on trouva que les appointements attachés à cette fonction n'étaient pas dignes d'un homme tel que lui et le Roi prit un supplément sur sa casseltç.

Polygraphe infatigable, Fétis a laissé un grand nombre d'ouvrages qui font honneur à sa puissance de travail et à sa bonne santé; il n'a pas laissé une seule œuvre. Il a énormément rédigé, il n'a rien écrit. D'abord, nous pouvons laisser de côté toutes ses compositions musicales ; l'auteur de Marie Sluart en Ecosse et du Mannequin de Bergame^ ne compte pas comme artiste. Ajoutons qu'il disait en parlant de Berlioz : « Ce n'est pas de la musique ».

C'est surtout comme didacticien et comme historien qu'il faut le considérer. Vers le milieu de ce sii'cle, M. de Coussemaker attribuait à Fétis l'honneur d'avoir éveillé les premières sympathies du public pour les hautes études de l'art*; M. A. Pougin a confirmé cette opinion, en voyant dans Fétis et Castil-Blaze, les fondateurs de la littérature musicale en France '.

Cette appréciation est exacte, mais demande quelques réserves. Ce qui fait le critique, le littérateur, l'écrivain, il ne faut point le chercher dans l'œuvre hâtive, inexacte, bâclée, insipide et grise d'ensemble qu'il croyait recommander aux égards du lecteur en rappelant le nombre des pages et des lignes. Il a parlé lui-même de sa productivité plutôt en typographe qu'en musicien :

A rexceptioii de dix ou douze articles, Félis rédigea seul, pendant les cinq premières années, la /ievu< musicale, dont Tensemble forme environ la valeur de huit mille pages in-8° ordinaire. Pendant les trois premières années, il donna, chaque semaine, vingtquatre pages d'impression, d'un caractère petit et serré, et la quatrième année, trentedeux pages d'un plus grand format Il a même plusieurs fois écrit trois articles dans le

même jour sur un opéra nouveau ; de ces trois articles, qui formaient ensemble à peu près vingt-cinq pages in-8*> d'impression, un était destiné à la Revue musicale, le second au Temps, le troisième au National, » (Biographie universelle des Musiciens, art. Fi^tis, p. 232-233).

De telles besognes ne s'apprécient pas à la mesure du goût ordinaire; elles renirenfrdans la catégorie des fournitures commerciales et pourraient s'évaluer au kilomètre de « copie ». Avec une sympathie

1. V. le discours prononcé à l'occasion du lOO» anniversaire de Fétis par Gevaërt, le 25 mars i884.

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