‹ Études de philologie musicaleChapitre 46 sur 63 · Mémoire sur Hucbald, 1849 (Préface, p. vii · texte numérisé non relu

Mémoire sur Hucbald, 1849 (Préface, p. vii

3. V. la Revue contemporaine du 15 mai 1867, article intitulé : « La littérature musicale. »

visible, Fétis a dit, en parlant de Hasse (compositeur allemand mort en 1783) : « Tel était le nombre de ses ouvrages que souvent il ne les reconnaissait pas *. » Pareille méprise lui est peut-être arrivée plus d'une fois à lui-même. Par la plume ou parla parole, il voulait tout expliquer, tout vulgariser, tout remuer. Dans une soirée historique donnée à l'Opéra italien le jeudi 23 avril 1835 et accompagnée d'une •conférence, il résumait toute l'histoire du drame lyrique. Il se flatte quelque part, d'avoir « fait comprendre à fond^ dans fespare d'un moisy tous les systèmes d'harmonie à 22 élèves du Conservatoire de Bruxelles ». Après avoir donné une multitude de manuels, de méthodes^ de traités sur la fugue, le contrepoint, l'harmonie, etc., etc., il a écrit, en 1830, un livre qui fut traduit dans toute l'Europe et dont le titre vaut, à lui seul, un long poème : La musique mise à la portée de tout lemofide, exposé succinct de tout ce qui est Jiécessaire pour juger de cet art et en parler sans r avoir étudié ». Cet opuscule n'a pas laissé d'exercer une influence considérable. C'est au même auteur qu'on doit une « Méthode des Méthodes de piano » (1837), une « Méthode des Méthodes de chant »

(1838), la « Science de l'organiste » (1840) enfin la Biographie uni-

vei'selle et V Histoire générale de la Musique. Rien de ce qui est musical ne lui demeurait étranger. In cœlum jusseris^ ibit... Avec cela — c'est peut-être la loi du genre! — un orgueil naïvement monstrueux. Fétis était très fier de ses « découvertes » dans le domaine de l'harmonie. Comme on lui opposait un jour l'opinion de quelques maîtres, il répondit : « Meyerbeer, Onslow, Paër, Rossini, ont un instinct supérieur; mais ils ne possèdent pas les premières notions des lois philosophiques (!) qui enchaînent ces faits (agrégations des sons) les uns aux autres, parce que ces connaissances exigent un génie de science plus rare que le génie de création dans l'art ^ »

Il convient cependant de louer chez lui, ne fût-ce que pour éveiller l'idée d'un contraste piquant et regrettable, le goût passionné des études historiques. Fétis n'a pas été un savant, mais il aimait la science; il s'est trompé dans la solution des principaux problèmes qu'il a examinés; mais il a cherché à les résoudre. Or, les systèmes les plus erronés servent aux progrès de la vérité. Je ne puis m'empêcher

i. Gazette musicale àM 30 juillet i843.

2. Je prends ce texte dans les Paraboles musicales, etc ou « Réponse à M. Fétis »,

par Busset (Paris, 1830).

de songer qu'au moment où le Conservatoire de Bruxelles était dirigé par un homme si curieux, si entreprenant, si passionné pour le haut savoir, celui de Paris était dirigé par Auber. Quelles réponses eût faites ce dernier, si on l'avait interrogé, aux questions qui préoccupaient tant son confrère!... Et Félis a pour successeur Gevaërt, l'auteur d'une monumentale histoire de la musique chez les Grecs! Il est vrai que ni Gevaërt ni F'étis n'auraient pu écrire l'ouverture de la Muette. Être populaire, avoir les cœurs, c'est quelque chose. Il semble cependant que lorsqu'on dirige le premier établissement musical d'un grand pays, on ait la charge d'entretenir autre chose que le recrutement de quelques théâtres. Certains directeurs ont gardé, chez nous, une trop grande réserve dans les débats intéressant l'histoire de leur art.

§ 2. Fétis et le plain-chant.

Fétis a fait le rêve de tous les musiciens archéologues qui, ayant rencontré le problème des chants liturgiques et ayant mesuré son importance, en sont restés obsédés : restaurer et expliquer l'œuvre de saint Grégoire, telle est la tâche à laquelle il voulait, comme tant d'autres, attacher son nom. Ce travail de reconstitution, qui a été pendant près de trois cents ans le rocher de Sisyphe de la science musicale, il a cru ses épaules assez puissantes pour le porter et le faire aboutir \ Comme plusieurs de ses confrères, il a revendiqué le mérite d'avoir eu la première idée de cette restauration définitive ; comme eux, il s'est publiquement flatté d'avoir réussi ; comme eux enfin (l'un d'entre eux, au moins, que nous étudierons bientôt), il s'est dérobé pour des raisons équivoques, au moment où on aurait pu apprécier ses efforts et vérifier ses affirmations.

En 1862, dans la notice qu'il s'est consacrée [Biographie universelle des Musiciens , 2* édit.), il écrivait les lignes suivantes :

1. A propos du rèye de Félis on peut voir dans le livre de Th. N isard (Éludes sur la restauration du Chant grégorien, etc., p. 367-520) les réformes qui avaient été déjà proposées, au moins jusqu'en 1856, pour la reconstitution des chants sacrés. Fétis était moins désigné que tout autre pour un tel travail, car il n'avait pas le sentiment du plain-chant ; il croyait qu'en Forganisant TÉglise avait cherché u dans l'expression du laid, un refuge contre les séductions profanes ». (V. son Histoire générale de la Musique, t. IV, p. 1^7.)

« En 1806, Fétis fut engagé dans un travail immense dont il n'avait pas mesuré l'étendue... et qu il a achevé après trente années de recherches et de patience.

« Dès les premiers pas, il trouva tant de versions difTérentes et capricieuses dans toutes les éditions qu'il consulta, qu'il demeura convaincu de la nécessité de remonter aux sources les plus anciennes et les plus authentiques dans les mamisa^its afin de retrouver le chant primitif et de constater les causes de son alourdissement, de ses variantes capricieuses, et des défauts d'accentuation qu'on remarque dans un grand nombre d'éditions. Dès lors, le travail devenait presque sans bornes, et il ne fallut pas moins qu'un courage de bénédictin pour oser l'entreprendre. »

Ceux qui sont au courant des derniers travaux de la science musicale, ne pourront s'empêcher de sourire en lisant le mot que j'ai souligné.

Mais poursuivons :

« Ce grand travail est terminé; mais il est vraisemblable que le fruit d'un si grand labeur w^ verra jamais le jour; car, après avoir été témoin des luttes violentes où les ecclésiastiques de France se sont laissé entraîner à propos d'opinions plus ou moins fondées sur ce qu'ils ont appelé la restauration du chant grégorien, Vauteur de la pi^emière idée de cette 7*estauration et des premiers travaux entrepris pour ropéi^er, se gardera d'appeler sur lui-même l'animadversionn de tous les partis. En l'état actuel des choses il s'exposerait, en publiant le fruit de ses veilles sur ce sujet, à voir troubler la tranquillité de ses vieux jours sans aucune chance de succès. »

Ce procédé, que nous allons rencontrer plusieurs fois au cours de ces études, rappelle la boutade de l'égoïste Fontenelle : « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir. » C'est un procédé toujours suspect.

Nous jugerons Fétis sur ses titres réels et connus, non sur le reste, qui n'existe pas.

Disons-le tout de suite : dans l'œuvre touffue de ce travailleur hardi qui, en se croyant en mesure d'écrire une Hisloire^énérale de la Musique^ eut la témérité d'un Icare, il y a une belle idée, une idée féconde qui ouvre aujourd'hui une voie nouvelle et définitive aux investigations des archéologues. Cette idée est celle du rapport étroit

qu'il convient d'établir entre l'histoire de la musique et celle du langage. Fétis a eu le pressentiment de cette connexion qui fait des études musicales une branche de la philologie; il a compris que les faits musicaux ne doivent plus être considérés à l'état d'isolement, mais prendre place dans une large synthèse, à côté de phénomènes de linguistique et de paléographie qui les complètent et les éclairent. Malheureusement, lorsqu'il s'aperçut, avec une clairvoyance qui lui fait honneur, de la direction nouvelle qu'il devait donner à ses études, Fétis, pas plus que ses contemporains, n'était armé de ressources suffisantes pour suivre convenablement l'écrasant programme qu'implique une pareille conception; se mettant à l'œuvre au moment où la science musicale bégayait à peine et n'avait encore ni l'outillage ni l'expérience nécessaires, il devait trouver plus de périls que de chances de succès dans l'emploi de sa méthode; il est ainsi arrivé que l'idée très heureuse qu'on trouve formulée en maint endroit de son Histoire et qui paraît en avoir fourni, avec raison, le plan essentiel, a été précisément la cause de toutes les graves erreurs dans lesquelles il s'est perdii.

En ce qui concerne l'origine des neumes, l'œuvre de Fétis est une très grosse et très lourde machine au montage de laquelle il a travaillé depuis 1806 environ et qu'après diverses expériences il n'a mise en mouvement — si tant est qu'elle ait jamais marché! — qu'en 1864. Pour résoudre un problème où on peut affirmer a priori que tout est simple, il a eu recours aux barbares, aux Saxons et aux Lombards qui, à son appel, ont traversé le domaine de la science musicale et failli en devenir les héros éponymes; il a fait intervenir les Égyptiens; il s'est jeté dans un dédale inextricable.

Voici, selon ses propres déclarations, comment s'est formé dans son esprit, un roman paléographique dont il suffira de rappeler les traits essentiels, sans entrer dans des développements surannés :

« Il y a trente-huit ans environ * que j'ai commencé à m'occuper de cet objet (les neumes) à l'occasion du grand travail que j'avais entrepris pour la restauration du chant grégorien. Je ne compris rien d'abord à ces notations, dans lesquelles sont écrits les plus anciens livres de chant; j'avouerai même que j'étais tombé dans le découra-

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